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Baudelaire et la photographie

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Texte de Julia Briend   |  voir son site Internet  |   Taille du texte 1   2  3  |  Télécharger
tente ici de dissiper un malentendu, assez répandu, qui consiste à dire que Baudelaire n'aimait pas la photographie.
Nadar dans l'intimité du poète, en 1855.

C'est en 1839 que tout a réellement commencé. Non pas l'histoire de la photographie, mais c'est en cette année que s'amorce le début du commerce photographique. Nicéphore Niépce - car c'est bien lui qui donne naissance à la photographie - est mort sans que son invention ait été connue du grand public; Daguerre - qui voit en cette découverte une possibilité de développement commercial - reprend ses travaux et en tire toute la gloire sous l'appellation du daguerréotype.

1839: l'Etat Français offre au monde la formidable invention qu'est la photographie. L'engouement du peuple est tel que se crée une véritable industrie. Les studios photographiques, proposant à chacun d'immortaliser sa personne par un portrait, se multiplient. Beaucoup de ces photographes sont d'ailleurs des peintres qui n'ont pas connu le succès et qui tentent de se faire une place au sein de cette nouvelle forme d'expression. L'usage de la photographie se démocratise peu à peu. Disdéri, un homme de commerce qui a lui-même son studio, dépose le brevet de la carte de visite. Et le public moderne a désormais la possibilité d'obtenir en quelques instants un portrait « plus vrai que nature ».

La photographie s'impose, et c'est contre cela même que les artistes de l'époque s'insurgent. Dans le texte fondateur « Le public moderne et la photographie », Charles Baudelaire critique cet usage abusé et abusif de ce que certains oseraient appeler de l'art. De quoi Baudelaire accuse-t-il la photographie? C'est justement de vouloir prendre la place de l'art, et donc sous-entendu de la peinture. « Comme l'industrie photographique était le refuge de tous les peintres manqués, trop mal doués ou trop paresseux pour achever leurs études, cet universel engouement portait non seulement le caractère de l'aveuglement et de l'imbécillité, mais avait aussi la couleur d'une vengeance. »

La photographie répond alors au vœu du plus grand nombre, reproduire la nature - ce qui serait finalement la fonction même de la nature. C'est ici que commence le malentendu, puisque la fonction même de l'art n'est pas de reproduire le réel. Ce serait mal interpréter la maxime d'Aristote: é techné mimetaï ten phusin ou l'art imite la nature. La mimesis, ce n'est pas la reproduction exacte, mais l'imitation. L'artiste prend comme point de départ le réel, mais il est alors libre de mimer, de créer comme bon lui semble, selon son imagination et sa fantaisie. Les mauvais artistes, ce sont ceux qui ont mal lu la phrase, et qui banalement vont copier, plagier ce qui est déjà.

Photographie d'Etienne Carjat (1861-62).

C'est ici qu'on voit finalement toute l'intelligence critique de Baudelaire. Il n'est finalement pas dupe des potentialités du médium photographique. Il pressent bien que la photographie ne saurait si parfaitement rendre compte du monde tel qu'il est. La capacité de reproduction fidèle de la photographie n'est qu'un leurre, une « illusion »; telle est l'expression qu'emploie Baudelaire dans son texte. C'est dire l'intelligence de son propos. Il critique non pas le médium en lui-même, et ne nie pas explicitement son intérêt par rapport à l'art. Il critique d'une part l'attitude de ses contemporains qui s'étonnent, s'extasient face à leurs portraits. « En assoçiant et en groupant des drôles et des drôlesses, attifés comme les bouchers et les blanchisseuses dans le carnaval, en priant ces héros de vouloir bien continuer, pour le temps nécessaire à l'opération, leur grimace de circonstance, on se flatta de rendre les scènes, tragiques ou gracieuses, de l'histoire ancienne. » Et surtout, il condamne le fait de considérer cet artisanat de masse comme étant de l'art. Il s'insurge contre l'idée de croire que « l'art est et ne peut être que la reproduction exacte de la nature ». L'industrie photographique du portrait de masse ne saurait être un art.

Le débat ne se situe donc pas au niveau de la confrontation entre technique et art. C'est d'ailleurs le premier reproche que les contemporains de Baudelaire ont pu apporter: la photographie ne saurait être un art puisqu'elle est basée sur une technique. Ce n'est pas sur ce point que Baudelaire dénie la photographie. C'est bien une illusion de reproduction dont il s'agit pour lui, et avec crainte il pressent bien qu'il pourrait y avoir au travers de la photographie une nouvelle forme d'expression de l'art, mais différente de celle qu'on lui attribue alors.

Les véritables premiers artistes photographes ne se distinguent que plus tard. Parmi eux, Félix Tournachon Nadar est le premier portraitiste à s'intéresser au cadrage, à la lumière. D'une certaine manière, c'est l'un des premiers à exploiter les techniques photographiques à des fins artistiques. Il est dès 1840 l'ami de Baudelaire, et tous deux restent liés d'une amitié très forte, malgré les brouilles de deux forts caractères. Nadar écrira un livre, Charles Baudelaire intime: le poète vierge. De 1855 à 1858, Baudelaire pose pour Nadar, pendant au moins trois séances. On découvre alors son regard sombre et profond à travers quelques portraits au style sobre et impeccable de Nadar. Baudelaire pose aussi pour Carjat et pour Neyt. Ce n'était donc pas la photographie que Baudelaire fustigeait, mais bien l'attitude de ses contemporains face à ce tout nouveau médium.


Pages liées

Félix Tournachon Nadar
TEXTE : II Le public moderne et la photographie, in Le Salon de 1859
Charles Baudelaire Intime : le poète vierge
Etienne Carjat

Il est de certaines sensations délicieuses dont le vague n'exclut pas l'intensité; et il n'est pas de pointe plus acérée que celle de l'Infini. -- J'ai toujours été étonné qu'on laissât les femmes entrer dans les églises. -- Tout enfant, j'ai senti dans mon coeur deux sentiments contradictoires, l'horreur de la vie et l'extase de la vie. -- Qu'est-ce que l'amour ? Adorer, c'est se sacrifier et se prostituer. -- Tout enfant, j'ai senti dans mon coeur deux sentiments contradictoires, l'horreur de la vie et l'extase de la vie. -- La faculté de rêverie est une faculté divine et mystérieuse ; car c'est par le rêve que l'homme communique avec le monde ténébreux dont il est environné. -- Donnez moi la force et le courage de contempler mon cœur et mon corps sans dégoût. -- Il y a dans l'acte de l'amour une grande ressemblance avec la torture ou avec une opération chirurgicale. -- J'aime passionnément le mystère, parce que j'ai toujours l'espoir de le débrouiller. -- La volupté unique et suprême de l'amour gît dans la certitude de faire le mal. Et l'homme et la femme savent de naissance que dans le mal se trouve toute volupté. -- Bien qu'on ait du coeur à l'ouvrage, l'Art est long et le temps est court.Le Salon de 1845
Le Salon de 1846
Le Salon de 1859
La Fanfarlo
Les Fleurs du mal, première édition (1857)
Les Fleurs du mal, seconde édition (1861)
Le Spleen de Paris
Mon coeur mis à nu
Les Paradis artificiels
Comment on paie ses dettes quand on a du génie
Conseils aux jeunes littérateurs
Les Drames et les romans honnêtes
Peintres et aquafortistes
Morale du joujou
Madame Bovary par Gustave Flaubert
Du Vin et du Haschisch
Fusées
Le musée classique du bazar Bonne-Nouvelle
Exposition universelle
Les Misérables par Victor Hugo
Richard Wagner et Tannhäuser à Paris
Le peintre de la vie moderne
Choix de maximes consolantes sur l'amour
L'école païenne
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"Ce qui est créé par l'esprit est plus vivant que la matière." 
 
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