
Charles Méryon. L'abside Nôtre-Dame.1850-54.
Baudelaire posséda Paris comme peu le firent. La vie du poète s’inscrit tout entière en citadin de la capitale, et la vision qu’il propose de la ville moderne est empreinte d’un sentiment profond d’attachement pour ses lieux et places. Pour nous décrire les foules d’ombres de l’agitation parisienne, Baudelaire nous livre le Spleen de Paris. Ce recueil amasse et brasse nombre de réflexions, reliées par l’unité sous-jacente du lieu. C’est la découverte des gravures de Charles Méryon qui lui inspire ces « rêveries philosophiques d’un flâneur parisien »(1). Le projet prendra la forme des petits poèmes en prose que nous connaissons.
Le poète est sans aucun doute le témoin le plus averti des ambiances parisiennes de l’époque, pour l’expression si personnelle qu’il nous en livre dans ses écrits. Et le Paris de Baudelaire n’est pas forcément si différent de celui des citadins du XXIème siècle; précurseurs, ses écrits sont les premiers symptômes du trouble des habitants des grandes métropoles de notre siècle, silhouettes anonymes égarés dans une masse de consommation et de capitaux.
Comment s’approprier l’univers parisien de Baudelaire, si ce n’est en s’immisçant dans l’intimité de ses déambulations à travers les rues et boulevards? Il nous faut tout d’abord décrire la relation conflictuelle entre la ville et son poète.
Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon âme.
N’importe où hors du monde. Le Spleen de Paris, 1864.
Baudelaire éprouve pour Paris deux aspirations: une fascination profonde, attractive, séduisante car séductrice, mais aussi une sensation d’étouffement, une éternelle insatisfaction – chère au spleen – qui le porterait volontiers extra-muros quand l’esprit sature des foules et des murmures de la ville moderne.
A plusieurs reprises, Baudelaire s’exila presque de sa ville natale: lorsque, contraint par sa famille à embarquer sur un paquebot il fit un demi-tour du monde, puis, des années plus tard, lors de brèves escapades à Honfleur dans la maison de sa mère. A propos de Honfleur, Baudelaire écrit à sa mère en 1866, juste avant sa mort: » Mon installation à Honfleur a toujours été le plus cher de mes rêves. »(2) Il était alors conscient qu’il lui aurait fallu guérir de ses fantômes urbains. Mais l’emprise de la ville sur l’homme avait été plus forte.
Les déplacements du poète à travers la ville furent sans doute contraints de s’accommoder des nombreuses transformations de la ville envahie par les chantiers de construction et de déconstruction. Dès 1854, le baron Haussmann, architecte urbaniste, amorce de grands travaux pour la modernisation de la capitale: réaménagement du centre ville, grands boulevards, esthétisme et monumentalité, jardins aménagés et réseaux souterrains... Le projet est vaste, et hantera la vie des parisiens pendant près de vingt ans.
La métamorphose de l’espace urbain inspire les « maux » du poète:

Charles Méryon. Le Pont-au-Change.1854.
Le vieux Paris n'est plus (la forme d'une ville
Change plus vite, hélas ! Que le cœur d'un mortel)
[…]
Paris change ! Mais rien dans ma mélancolie
N'a bougé ! Palais neufs, échafaudages, blocs,
Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie,
Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.
Le Cygne. Les Fleurs du Mal, 1861.
La ville en pleine mutation efface ses repères géographiques, si bien que seuls les repères psycho-géographiques sont encore viables. On reconnaît dans le parcours du poète à travers Paris une sorte de dérive, proche de celle décrite par Debord(3). Et toute sa vie – bohème ou dandysme – Baudelaire s’est attaché à jouer de cette dérive, au travers des rues d’une capitale décomposée et déshumanisée par sa re-construction.
Celui qui a le mieux décrit l’univers parisien de Baudelaire, c’est sans aucun doute Walter Benjamin, qui lui consacre tout un chapitre dans « Paris, capitale du XIXème siècle »(4) – et est également l’auteur de nombreux essais sur la vie et l’œuvre du poète(5). Baudelaire y est décrit comme un flâneur, explorant la foule dans l’ivresse: « C’est là le regard d’un flâneur, dont le genre de vie dissimule derrière un mirage bienfaisant la détresse des habitants futurs de nos métropoles. » Walter Benjamin est en cela notre contemporain, se référant à l’essor du capitalisme au sein de la ville du XIXème siècle. C’est cette même société qui a peu à peu assimilé le flâneur à un consommateur. Baudelaire a le premier fait l’expérience de la modernité de l’espace urbain, décryptant les foules de passants jusqu’à en ressentir l’angoisse pesante de l’anonymat et de la multitude. Le poème « A une passante », extrait des Tableaux Parisiens des Fleurs du Mal décrit le regard fugitif d’une femme majestueuse traversant la foule:
La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d'une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l'ourlet
L’expérience urbaine de Baudelaire se décompose en fragments de visions, de sons et d’impressions. Au-delà de toute réalité, la dérive du poète prend tout son sens dans la découverte d’un imaginaire propre aux sensations mêlées aux ambiances urbaines. Chaque parisien a son microcosme à l’intérieur de la ville elle-même; le Paris réel – comme perçu par ses habitants – est géographiquement étroit. Celui de Baudelaire est encore plus particulier, puisqu’il n’est rattaché à aucun lieu-dit, aucun quartier en substance. Il n’y a pas de maison Baudelaire à visiter, tout juste quelques hôtels mémorables ou une plaque en sa mémoire – rue Hautefeuille, sur le bâtiment qui accueillit ses premiers cris. Et lui-même, le poète, ne cite jamais de lieux, de monuments ou de places; une fois seulement, dans Le Cygne, il évoque le Louvre et le Carrousel.

L'hôtel Pimodan, sur l'île Saint-Louis.
Ainsi Jean-Paul Avice et Claude Pichois, auteurs – entre autres – de Baudelaire-Paris, recense plus de 40 domiciles parisiens(6). Baudelaire joue de cette multiplicité des lieux comme de ses personnalités multiples, mais ces nombreux déménagements sont aussi pour lui la possibilité d’échapper à ses créanciers. Ainsi on découvre le Paris de Baudelaire autour d’hôtels ou de logis précaires, à travers des cafés et ruelles. Il faudra tout d’abord s’aventurer sur l’île Saint-Louis, au soleil couchant, pour entrevoir la façade de l’hôtel Pimodan (aujourd’hui hôtel de Lauzun) sur les bords de la Seine. Cet hôtel luxueux – où Baudelaire demeurait avant le Conseil Judiciaire qui le prive de son héritage – est à deux pas de la rue de la Femme-sans-Tête, où habitait Jeanne Duval.
Le Paris d’un autre Baudelaire, plus âgé, est situé aux alentours de la gare Saint-Lazare. On se rendra à l’hôtel de Dieppe, où pendant cinq ans il prit résidence, surplombant la ville du haut de ses 5 étages. C’est également dans le quartier latin qu’on retrouvera les traces du poète, ou au cimetière Montparnasse où il est enterré(7).
Il faudrait flâner autour de ces quartiers, prendre conscience du lieu, de ses transformations, pour y ressentir l’angoisse d’une ville moderne comme Baudelaire l’a si bien décrite.
Evénements
Un Paris de Baudelaire : Charles Meryon, graveur, ex-marin
Exposition à la Bibliothèque Historiques de la Ville de Paris,
du 23 avril au 18 juillet 2004.
Cette exposition consacre Charles Méryon, celui dont les gravures inspirèrent à Baudelaire ses poèmes en prose du Spleen de Paris.
Adresse: 24, rue Malher - 75004 Paris (M° Saint-Paul).
Ouvert du mardi au samedi de 10H à 19H, le dimanche de 12H à 19H. Fermé le lundi et les jours fériés.
Plein tarif : 4 euros. Demi-tarif : 2 euros.
NOTES BIBLIOGRAPHIQUES
(1) Lettre à Auguste Poulet-Malassis, 16 février 1860. In: Sous la direction de Claude Pichois, avec la collaboration de Jean Ziegler. Baudelaire, Correspondance. Tome 1. Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 1973, p.670.
« Bon! voilà une occasion d’écrire des rêveries de dix lignes, de vingt ou trente lignes, sur de belles gravures, les rêveries philosophiques d’un flâneur parisien. »
(2) Lettre à Madame Aupick, 5 mars 1866. Ibidem, p.625.
(3) Guy Debord. Théorie de la dérive. Internationale Situationniste n° 2, décembre 1958.
(4) Walter Benjamin. Paris, capitale du XIXème siècle. Mai 1935. Première publication en 1955, Schriften I, pp. 406-422.
(5) Walter Benjamin. Charles Baudelaire: Un poète lyrique à l'apogée du capitalisme. Petite bibliothèque Payot, Paris, 2002.
(6) Claude Pichois et Jean-Pierre Avice. Baudelaire-Paris. Éditions Paris-Musées/Quai Voltaire, Paris, 1994.

Quelques demeures de Baudelaire
Charles Méryon Le Spleen de Paris
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