Litteratura.com
Recherche    
Charles Baudelaire
Sa vieCorrespondanceBiographiePersonnages
Son œuvre Critiques Essai Journal Nouvelles Prose Vers
RegardsArticlesAxes d'étudesContemporains
regards
Articles  -  À voir aussi : Axes d'études  Contemporains  

Baudelaire en anglais :une traduction de l'Albatros

Lire un autre article
Texte de Lawrence Chorley   |  Taille du texte  1 2   3  |  Télécharger

D'après la traduction de Denis Gauer, Revue ALIZES n°16. (1)

Charles Méryon. Le Vaisseau Fantôme.

Quel défi pour moi, un anglais, de publier mes pensées en français, de parler à propos de la poésie de Baudelaire, de faire un commentaire sur la traduction. L'Albatros, à première vue, ne pose aucun problème de compréhension ; on peut trouver les mots anglais sans difficulté. Mais il faut chercher les mots et les structures anglaises qui produisent, au cœur anglais, ce que le texte originel produit au cœur français. Donc le traducteur s'embarque dans une affaire impossible. Mais, il y a ceux, bilingues et poètes, qui s'approchent de l'Idéal, et l'esprit de Baudelaire peut captiver des lecteurs anglais qui ne parlent que l'anglais. Cependant, comme Denis Gauer nous l'explique, il faut souvent sacrifier la rime pour faciliter le choix des mots justes. Ce qui compte c'est le rythme, l'émotion, l'intention du poète. Baudelaire, que veut-il vraiment transmettre ? Certainement pas une petite anecdote banale… plutôt une allégorie, surtout des images symboliques qui parlent du poète exilé sur terre, devenu ridicule.

Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

Often, in search of sport, the idle mariners
Capture an albatross, giant bird of the sea,
That languorously follows as fellow traveller
The ship gliding over the vast and bitter deep.

Pour commencer, l’ambiance est très calme ; les «mariners» sont à l’aise, l’albatros est le compagnon de voyage, indolent, il ne fait rien de mal. Le bateau aussi glisse, l’océan est calme. Mais, au-dessous, il y a les gouffres amers. Je crois que Baudelaire nous montre qu’à tout moment le mal nous attend, même invisible.

La traduction : Excellent choix de mots, et le rythme va très bien. Cependant, c’est la traduction de «gouffres amers» qui me laisse insatisfait. Le mot «gouffre» signifie l’abîme, l’endroit horrible dans lequel on tombe. Il y a une version en anglais «salty deep», à mon avis loin du monde baudelairien. Cependant, ici Denis Gauer nous donne «vast and bitter deep» qui est plus proche. L’adjectif «amer» est traduit souvent comme «bitter» en anglais, donc «salty», mais en français, au sens figuratif, c’est «qui est cause du chagrin» (pénible, triste)… en anglais «painful», «sad». Il y a l’expression, en anglais, «the cruel sea». Je serais plus content de lire «cruel whirlpools». Peut-être suis-je obsédé par cet autre visage de la beauté, qui est le mal. Mais je crois qu’il n’est pas possible de bien traduire Baudelaire si on oublie cet aspect du monde au cœur baudelairien. Et je suis conscient de ma connaissance limitée de la langue. Peut-être il faut accepter «vast and bitter deep» parce que, autrement, Denis Gauer nous présente une bonne résolution du problème. J’ai l’impression qu’il a pensé à d’autres possibilités, mais pour lui c’est le rythme et les sonorités qui sont prioritaires.

A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d'eux.

Scarcely has he been laid upon the briny deck
Than this lord of the sky, ungainly and abased,
Will let his great white wings hang piteously down
Like a pair of paddles abandoned at his sides.

Denis Gauer explique que le problème du mètre gouverne le choix des mots. Pour moi c'est un beau résultat.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !
L'un agace son bec avec un brûle-gueule,
L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !

This winged voyager, how limp and graceless now!
Grotesque and risible - his beauty now all gone!
One of the tars teases his beak with his clay pipe,
Another, limping, apes the cripple that once flew.

«L’un» est traduit comme «One» en anglais, Denis Gauer nous donne «One of the tars» parce que le rythme nécessite des ajouts de mots («tar», mot ancien anglais, veut dire «un des gars de l’équipage»).

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.

The poet is akin to the prince of clouds
Who dwells in the tempest and scoffs at the archer
In exile on the earth, mocked by the jeering cloud,
His giant's mighty wings impede his very step.

Je pense que l’on pourrait utiliser le mot anglais «haunt»«Who haunts the storm clouds scoffing at the archer»… Pour moi, «dwells» est un mot doux qui ne va pas très bien.

~

Je suis impressionné par cette traduction, qui est le résultat de l’attitude de Denis Gauer et son co-traducteur et, sans doute, des heures de travail. Il faut faire référence au texte, en anglais, du commentaire dans lequel Denis Gauer nous explique les raisons pour lesquelles on a choisi certains mots. Il parle plutôt d’une «transposition» qui est dans une certaine mesure un processus de réécrire, pour retenir les images, les couleurs, les sonorités des mots, et le rythme.

Cependant, après avoir lu, maintes fois, ce poème de Baudelaire, j’ai été frappé par l’idée qu’il y a quelques allusions, des échos voilés, qui pourraient signaler quelque chose au fond du cœur baudelairien. Certainement pas des raisons pour critiquer le travail de Denis Gauer, c’est autre chose, peut-être une réaction personnelle, le résultat de mon éducation religieuse. Les échos dont je parle pourraient être, à l’origine, catholiques.

Labrunie. Paysage de rochers dans l'eau.

Je ne crois pas que Baudelaire ait créé cette petite histoire pour nous distraire, il y a toujours la morale. Les hommes de l’équipage sont des braves garçons, des hommes honnêtes. C’est seulement pour s’amuser qu’ils torturent l’oiseau, créature innocente. Comme les soldats romains ont torturé le Christ, le Prince du Ciel. On trouve dans L’Évangile selon Luc cette exclamation de Jésus : «Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font».

Mais, dans le monde de Baudelaire, Dieu ne fait rien pour aider l’homme. Le destin des hommes méchants, c’est l’abîme, les gouffres amers.

Quant à Baudelaire, il n’était pas capable de rejeter le principe du Péché Originel et, en même temps, il refuse l’autre aspect du dualisme catholique, la possibilité de la Rédemption.

Le poète n’est pas tout à fait sans blâme. C’est l’oiseau qui est vraiment innocent. Le poète qui se croit prince des nuées se vante… c’est le péché de Satan de se considérer comme Dieu.

Voilà la subjectivité ! Il me semble que dans la poésie de Baudelaire, si riche, le résultat d’une âme sensible, on peut trouver ce que l’on cherche. Chaque transposition illumine un aspect de la pensée baudelairienne.



NOTES BIBLIOGRAPHIQUES

(1)    Denis Gauer. Two Attempts at Translating Poetry: Baudelaire's L'Albatros and R.S. Thomas' Evans. Revue Alizés n°16, 1998.

Pages liées

TEXTE : II. L'Albatros , in Les Fleurs du mal

On ne peut oublier le temps qu'en s'en servant. -- La musique creuse le ciel. -- Le monde, monotone et petit, aujourd’hui, Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image : Une oasis d’horreur dans un désert d’ennui. -- Faut-il qu'un homme soit tombé bas pour se croire heureux. -- Faut-il qu'un homme soit tombé bas pour se croire heureux. -- Dieu serait injuste si nous n'étions pas coupables. -- Mais qu'importe l'éternité de la damnation à qui a trouvé dans une seconde l'infini de la jouissance ! -- Toute phrase doit être en soi un monument bien coordonné, l'ensemble de tous ces monuments formant la ville qui est le Livre. -- L’imagination universelle renferme l’intelligence de tous les moyens et le désir de les acquérir. -- Soyez naïfs, et vous serez nécessairement utiles ou agréables à quelques-uns. -- Ne pouvant pas supprimer l'amour, l'Eglise a voulu au moins le désinfecter, et elle a fait le mariage.Le Salon de 1845
Le Salon de 1846
Le Salon de 1859
La Fanfarlo
Les Fleurs du mal, premi?re ?dition (1857)
Les Fleurs du mal, seconde ?dition (1861)
Le Spleen de Paris
Mon coeur mis ? nu
Les Paradis artificiels
Comment on paie ses dettes quand on a du g?nie
Conseils aux jeunes litt?rateurs
Les Drames et les romans honn?tes
Peintres et aquafortistes
Morale du joujou
Madame Bovary par Gustave Flaubert
Du Vin et du Haschisch
Fus?es
Le mus?e classique du bazar Bonne-Nouvelle
Exposition universelle
Les Mis?rables par Victor Hugo
Richard Wagner et Tannh?user ? Paris
Le peintre de la vie moderne
Choix de maximes consolantes sur l'amour
L'?cole pa?enne
Les fleurs du mal, fleurs maladives, la fleur du mal, fleurs du mal de Charles Baudelaire. Les Fleurs du mal Le Spleen de Paris, Les Petits po?mes en prose,po?sie en prose, recueil majeur. Le Spleen de Paris
 
 
"Qu'est-ce que Dieu fait donc de ce flot d'anathèmes Qui monte tous les jours vers ses chers Séraphins ?"