Baudelaire & Kafka. Photomontage.
Alexandre de Selys nous révèle son talent d’écrivain (il n’a que 16 ans) à travers cette fiction détournant La métamorphose de Franz Kafka… Se réveiller un matin dans le corps de Charles Baudelaire.
Comme les anges à l'œil fauve,
Je viendrai dans ton alcôve
Et vers toi glisserai sans bruit
Avec les ombres de la nuit ;
Ton âme à jamais je prendrai,
Tel un voleur je te déroberai,
Et le Diable présidant le sabbat,
Dans mon corps t'enfermera.
Quand viendra le matin livide,
Tu trouveras ton corps vide,
Et jusqu'au soir tu seras moi.
Comme d'autres par la tendresse,
Sur ta vie et sur ta jeunesse,
Moi, je veux régner par l'effroi. (1)
Les rayons percent mes paupières et me brûlent le cerveau, mal de tête intense, réveil horrible, pareil à la torture. Trop de lumière. Avec le temps qui passe mes yeux s’habituent à la clarté, ma tête est rongée par le mal, un mal horrible et puissant, la réflexion m’est difficile, je n’arrive pas à bouger, me rendors…
Un bruit, une porte qui craque dans le hall, intensifié par mes maux, me réveille en sursaut, le corps en sueur, un goût d’alcool mêlé de fumée dans la bouche, les muscles endoloris. Le mal de tête m’est insupportable, mon crâne plie sous la douleur, il va céder. Je dois me lever, mes membres ne répondent plus, je ne sais plus bouger. « Suis-je en train de mourir ? Satan me rappelle-t-il à ses côtés ? » Mes yeux se referment et je me rendors. Pour combien de temps, je ne le sais ; deux heures, une journée ? Je vis dans une sphère hors du temps.
A mon réveil, j’essaye de réfléchir, qu’est-ce qui m’a mis dans cet état, qu’ai-je fait la veille ? Une seule chose me vient en tête, un énorme trou noir, un puits sans fond qui a absorbé ma mémoire dans les abîmes de la Terre. Je fixe d’un regard vide le plafond de ma chambre, toile grise qui tournoie dans mon délire. J’essaye de me lever, parviens à bouger un peu, m’assieds sur le bord du lit. Le mal de tête revient. Je me mets debout, mes jambes ne me tiennent pas bien, je titube. Les murs rétrécissent et bougent, ma chambre tourne sur elle-même. Cette vue me donne la nausée mais j’essaye de rester debout, je dois résister. Je me mets à marcher, chaque pas me paraît être un effort énorme, je m’appuie aux murs pour garder l’équilibre, plus que quelques pas avant l’évier. J’y arrive, fais couler l’eau froide et m’y plonge la tête. Une sensation de fraîcheur et de pureté vient alors à moi, je me sens lavé des impuretés coulant dans mes veines, je nage dans un océan d’une beauté sans limite.
Après un long instant plongé dans l’eau glacée, mon corps a faim d’oxygène et je remonte vers la surface. En levant ma tête mes yeux se sont posés sur le miroir et s’y sont agrippés…
Qui est cet homme ? Le regard noir, les yeux sombres soulignés par de gros cernes, le front long, le menton rentré, les pommettes saillantes, le nez légèrement cabossé, les cheveux lisses et noirs, les paupières lourdes, la peau flasque, fatiguée, un visage triste, sans joie. Quel mauvais rêve suis-je en train de vivre ? J’ai déjà vu cette personne, ce visage tourmenté par le dégoût. Qui est-il ? Sans réponse je me replonge la tête dans mon eau purificatrice en espérant que lorsque je me relèverai, mon visage originel me sera revenu. J’attends, le temps passe, mon corps commence à crier, mes poumons sont compressés mais je demeure dans l’eau glacée. Enfin je me lève. Je n’ose pas encore regarder le miroir, je n’ose pas affronter le reflet. La peur me retient mais la curiosité m’y pousse.
J’ouvre les yeux : Désespoir ! L’homme sombre est toujours là, il me fixe, il ne peut être moi. Quel sortilège m’a donc condamné à cela ? Je ne peux contempler plus longtemps le reflet de mon malheur, d’un violent coup de poing qui m’écorche les doigts je brise le miroir, le reflet diabolique est enfin parti. Je sens le sang couler sur mes doigts mais n’y fais rien.
J’essaye de me rappeler ce que j’ai fait la veille, d’où viennent ces effluves d’alcool que je sens bouillonner dans mon corps, ces drogues qui circulent dans mes veines ? Je creuse dans ma mémoire mais le trou demeure. Toutes ces questions sans réponses m’assaillent, la Panique arrive, mon souffle accélère, la pièce se resserre, tout bouge, tout flotte, le plafond descend vers moi, je suis plaqué au sol, sur ce parquet sombre et froid, je suffoque, je vois les murs danser autour de moi, tous les objets de ma chambre rient de mon sort. Je m’évanouis.
Un craquement dans les escaliers me fait revenir à la réalité. Quelqu’un monte vers ma chambre, il ne faut pas que l’on me voie. Je me rue sur la porte et empêche la personne de l’ouvrir. L’inconnu se met à parler, je ne distingue pas bien les paroles. Je me concentre, c’est la voix de ma mère, elle vient vérifier si je suis réveillé. « Je ne me sens pas bien, je vais me remettre au lit » lui dis-je sans réfléchir. Elle insiste pour entrer mais je la convaincs de me laisser. Elle ajoute juste qu’elle viendra m’apporter mon repas.
Pendant combien de temps encore devrai-je me cacher de ma famille ? Ils seraient atteints de folie en me voyant ! La mort serait-elle la solution, est-ce que mon suicide serait moins éprouvant pour mes parents que de vivre avec cet homme ? Je m’assois sur mon lit pour réfléchir. Je ne peux pas vivre éternellement caché, combien de temps encore pourrai-je rester dans cette petite chambre vétuste qui n’aspire qu’à la dépression : la peinture des murs s’effrite, le parquet craque à chaque pas, l’unique fenêtre est là pour me rappeler les nuages noirs flottant dans le ciel. La chambre est éclairée par une faible lampe pendue au milieu du plafond, qui le soir lui donne un air des plus lugubres. Le mobilier se limite à mon lit fait de métal, à une imposante armoire brune et poussiéreuse qui plie sous le poids du temps, à une chaise boiteuse et à l’horloge, dieu sinistre, effrayant, impassible, dont le doigt nous menace et nous dit : « Souviens-toi! »(2). Tout n’est que vieillesse et dégoût dans cette sinistre pièce ! Tout ne fait que raviver ma tristesse et mon désespoir. Tout me rappelle que je ne suis plus moi. Lorsque je me suis formulé cette pensée dans ma tête, le besoin de rester caché se fait aussitôt vivement sentir, on ne peut pas me voir comme ça, pas tant que mon enveloppe physique ne redevienne celle que je possédais encore hier soir. Pour être bien sûr que personne n’entre dans ma chambre, je me mets à pousser la lourde armoire contre la porte. Une telle barricade empêchera les plus acharnés d’entrer. Je suis désormais bien enfermé, totalement seul. La seule chose qui me rallie au monde extérieur est la petite fenêtre près de mon lit. Je peux voir quelques oiseaux blancs voler sur les lourds nuages noirs, je me suis mis à les regarder voler, je ne pouvais plus décoller mon regard de ces princes des nuées(3), l’oiseau est libre. Je suis à ce moment même leur antonyme exact, je me suis enfermé dans ma chambre tandis qu’eux peuvent parcourir l’univers de leurs ailes. Les heures passent, je regarde tantôt les oiseaux, tantôt les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !(4) Ma mère me sort de ma rêverie encore une fois, elle est venue m’apporter mon repas mais je ne lui réponds pas, mon corps ne réclame rien, mon esprit est ailleurs, il vole parmi ces oiseaux. Elle essaye d’ouvrir mais ma barricade tient, elle se met à m’appeler, à plusieurs reprises, mais sans succès, je n’ouvre plus la bouche, mes yeux quittent le vol des oiseaux et l’errance des nuages, je me couche sur mon lit, sans faire un seul bruit. J’aimerais lui ouvrir la porte, la prendre dans mes bras mais maintenant je ne suis plus son fils, juste un inconnu, une personne qu’elle repousserait. Voilà pourquoi je ne peux la laisser entrer.
Je l’entends qui part, elle descend les escaliers. Elle doit penser que je dors. Je reste allongé, mes yeux fixant le plafond et je reste comme ça pendant des heures, en train de penser, de laisser mon âme voyager au dehors de la prison imposée par le corps. Le temps s’est arrêté, je ne mange plus, je ne bois plus. La nuit vient, les lumières des voitures du monde extérieur illuminent mon plafond créant des fantômes éphémères sur une toile noire. Je parviens à entendre chaque murmure dans la maison et en dehors, tous les craquements que font mes meubles sont transformés en cris, j’entends la complainte du vent qui souffle, les oiseaux qui se parlent… Je reste ainsi allongé jusqu’au matin.
A nouveau mes parents viennent troubler ma tranquillité, ils essayent de forcer la porte. Un coup, rien ne bouge, deux coups, l’armoire oscille légèrement. Au troisième elle tombe, je la vois basculer, lentement, elle perd l’équilibre, elle heurte le sol dans un fracas épouvantable qui me brise les tympans, l’imposante armoire qu’elle était auparavant s’est transformée en vulgaire tas de planches et de vêtements sur le sol. Mes parents entrent rapidement dans ma chambre. En me voyant, ils vomissent tous deux un cri de frayeur et d’étonnement. Moi je ferme les yeux et m’en vais, dans un monde où tout n’est qu’ordre et beauté, luxe calme et volupté… (5)
Ainsi le premier des maudits s’en est allé…
Notes
(1) D’après « Le Revenant » in Les Fleurs du Mal, 1857.
(2) Extrait de « L’Horloge » in Les Fleurs du Mal, 1861.
(3) Extrait de « L’Albatros » in Les Fleurs du Mal, 1861.
(4) Extrait de « L’Étranger » in Le Spleen de Paris, 1862.
(5) Extrait de « L’Invitation au Voyage » in Les Fleurs du Mal, 1857.
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