
Caspar David Friedrich. Bateau sur le rivage. Sépia et crayon. Vers 1837-1839. Musée de l’Hermitage, Saint-Petersbourg.
Un tremblement, pour chaque chose de ce monde, digne d'être aimée. Un temps, aménagé à la mesure de cette éternité qu'il porte en lui. Un temps désamorcé. Ce sentiment religieux, comme un artifice de l'âme, comme un fard sur la paupière. Plongé dans l'incertitude dès le matin de la vie, écartelé par deux mouvements contraires, de contractions et d'élargissements, de crispations et d'extases, de morcellements et de retours à la vie. Plongé dans l'incertitude, il offrait ses mains avec son âme dedans, ce qu'il était (ce qu'il est toujours). Âme déniée par la civilisation confortablement assise dans ses limites. Son œil, qui voyait si loin, avait déjà compris et deviné le seul adversaire digne d'être combattu, l'ennui de la survie ordinaire. Lui qui s'en voulait souvent de planer sur les choses, qui devait demander à la misère de le pardonner. Lui, aussi, qui devait se demander pourquoi moi, sans cesse, pourquoi cette aptitude à l'immensité, pourquoi les autres n'y ont-ils pas droit, s'est refusé même à se reposer sur les richesses qu'il portait. Ces richesses-là qui ne rendent pas heureux.
Jamais ses mots, si destructeurs qu'ils puissent apparaître, si rongeurs, vengeurs, ne nous ont fait descendre d'un cran. Ces mots-là revenus du fond de la détresse, souvent, ne cherchent qu'à nous élever vers des atmosphères inconnues, oubliées. Il a conçu très tôt que la poésie était un échappatoire, le seul peut-être valable, sa folie de s'être abandonné au rêve et d'avoir été le premier à l'utiliser comme une arme contre le monde entier. Arme toute droit sortie des régions inconnues (inconnues et pourtant, trop familières), des régions des mirages, de l'irréalité espérée, arme la plus puissante qui soit.

Caspar David Friedrich. Le moine face à la mer.
1808-1810.
S'il a plongé, la tête la première, sans penser à lui, sans penser à ce qu'il allait advenir de sa pauvre personne, à tout le mal que cela allait lui causer. S'il est allé là-bas, dans les endroits les plus reculés, là où l'humanité ne se connaît pas encore. C'est pour prouver aux yeux de tous que son espoir, son espoir fou, palpitait toujours. Il dure encore, cet espoir-là, cette promesse irréductible, elle a survécu. Son espoir profondément secret, qu'il redoutait d'offrir à cette humanité qu'il vomissait et qu'il comprenait tellement à la fois, il a essayé, sans cesse, par tous les moyens de le détruire, tout en s'émerveillant de le voir survivre à ses coups. C'était pour le rendre plus fort, pour l'éterniser.
Des gouffres amers. Des soleils mouillés. Des paysages désolés, des forêts de mâts. Je crois profondément que ce voyage effectué à 20 ans a été, plus qu'un périple forcé, une révélation immense. Si immense qu'une fois la promesse du lointain captée dans ses yeux il a voulu, précipitamment, rentrer chez lui, dans la saleté, le crachat, pour déjà en faire un souvenir et le multiplier à l'infini. C'est ce voyage qui lui a fait connaître, ressentir, retrouver ce léger balancement du navire sur les flots, cette oscillation du paradis à l'enfer, cette berceuse, cet écho du balancement utérin. Sa vie antérieure. Un sentiment qui est à la source de tous ses lancinants voyages, ses vers. Ce lointain a symbolisé en lui cette sorte de mirage, cette voix inexistante de sirène et pourtant si tenace, si irrésistible.
Il a conçu qu'il n'avait qu'une seule vie, il l'a offerte a la seule chose qu'il aimait vraiment. Il a su qu'il fallait en faire quelque chose, de son voyage terrestre. Il décidait alors (et non subissait) de prendre tous les risques, c'est à dire de reposer son existence, ce qu'il était, sur ce qui est sans matière, sur un voile de rêve, sur l'impalpable. Aucune marche arrière n'était plus possible. Une fois l'absurdité de l'existence ordinaire comme consumée, avalée, comprise, il lui fallait poursuivre l'éternité qu'il portait en lui.
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