
Henri de Toulouse-Lautrec. Le Pendu. 1892.
La première lecture des Petits Poèmes en prose laisse une impression d’incompréhension plutôt désagréable. Ne retrouvant pas dans les poèmes la magie recherchée ni les critères esthétiques habituels de la poésie, le lecteur se sent quelque peu déconcerté. Il éprouve le plus souvent un sentiment de déception et d’amertume ; une question le préoccupe tout particulièrement : où est passée la poésie, en quoi ce recueil est-il poétique ? Cette déception est d’autant plus grande que le lecteur connaît le Baudelaire des Fleurs du mal, recueil éminemment poétique. Cette réflexion aura précisément pour but d’apporter des éléments de réponse à ces questions.
Il est tout à fait naturel de remettre en cause le statut poétique du recueil. En effet, on a à priori plutôt affaire à des récits brefs, à des essais, à des fables, à des nouvelles courtes qu’à des poèmes à proprement parler.
On relève plusieurs passages qui nous poussent à nous interroger sur leur caractère poétique. Qu’y a-t-il de poétique dans cet extrait de « la corde » par exemple ?
« Quels ne furent pas mon horreur et mon étonnement quand, rentrant à la maison, le premier objet qui frappa mes regards fut mon petit bonhomme, l’espiègle compagnon de ma vie, pendu au panneau de cette armoire ! Ses pieds touchaient presque le plancher ; une chaise, qu’il avait sans doute repoussée du pied, était renversée à côté de lui ; sa tête était penchée convulsivement sur une épaule ; son visage, boursouflé, et ses yeux, tout grands ouverts avec une fixité effrayante, me causèrent d’abord l’illusion de la vie. Le dépendre n’était pas une besogne aussi facile que vous le pouvez croire. Il était déjà fort roide, et j’avais une répugnance inexplicable à le faire brusquement tomber sur le sol ». (1)
Et les détails macabres se poursuivent avec une narration rigoureuse et une description tout aussi détaillée.
En fait, la réticence que l’on éprouve à dire de ce passage qu’il est poétique ne s’explique pas uniquement par la présence des détails macabres et Boileau a bien raison d’affirmer :
« Il n’est point de serpent
ni de monstre odieux
qui par l’art imité
ne puisse plaire aux yeux ». (2)
Mais « le monstre » des Petits Poèmes en prose ne peut « plaire aux yeux » car la « magie » du verbe et la force évocatoire de la poésie font cruellement défaut. La poésie devient incapable de transcender la réalité dont elle rend compte.
Dans les Fleurs du mal, les détails macabres ainsi que la trivialité ne tuent pas la poésie car la musicalité des vers, la légèreté du style, le jeu sur le rythme et les sonorités parviennent à dépasser les différentes images.
Dans les Fleurs du mal, on assiste à la victoire de la poésie sur la trivialité alors que dans les Petits Poèmes en prose, on assiste à l’échec flagrant de la poésie sur ce même adversaire. Mais le traitement en vers ou en prose à lui seul ne suffit pas à expliquer le manque de « poéticité » du recueil.

Manuscrit de Mademoiselle Bistouri.
Il ne faut pas perdre de vue que Baudelaire reste parfaitement conscient et maître de son art. Il ne cherche pas à créer cette magie enchanteresse de la poésie dont il a été si souvent question, non pas qu’il en soit incapable puisqu’il l’a fait dans les Fleurs du mal mais parce que cette poésie, selon lui, n’a plus lieu d’être. Donc, lorsque les critiques s’acharnent à souligner l’échec poétique des Petits Poèmes en prose, ils omettent de préciser – ou sûrement ne le savent-ils pas – que cet échec est voulu et pleinement assumé ! Pour dire les choses différemment, tout ce que les critiques ont considéré depuis longtemps comme des lacunes sont en réalité l’essence même de l’œuvre, sa raison d’être : loin d’être un échec poétique, les Petits Poèmes en prose sont à considérer comme une poésie de l’échec.
Ramenée à une narration pure, dénuée de tout ornement stylistique, la poésie (car on peut réellement parler de poésie) devient infiniment révélatrice et expressive. Elle traduit un état d’âme, une humeur, un pessimisme total, celui de l’auteur lui-même. Dominé par son ennui, étouffé par le Spleen, le poète n’a plus goût à la vie. Cette absence de foi, cette absence de « saveur » de la vie se marque par l’absence de saveur dans la poésie, par l’absence de lyrisme. Chaque poème reflète l’âme malade du poète et son amertume profonde et surtout porte les marques d’une esthétique nouvelle qui cherche à éclore, d’une nouvelle poésie qui naît des cendres de l’ancienne.
On assiste donc à une sorte de fusion totale entre l’artiste et son art. L’auteur se dit par le seul choix d’une forme d’écriture plutôt que d’une autre.
Ainsi l’esthétique des Petits Poèmes en prose repose sur un profond paradoxe : c’est en se dénuant de la poésie que le recueil devient poétique, c’est en refusant d’être poétique, qu’il devient poétique, c’est parce qu’elle révèle l’échec que la poésie est une réussite artistique.
Bien que reposant sur une narration rigoureuse et sur des descriptions détaillées, les poèmes en prose baudelairiens restent infiniment suggestifs et c’est aussi cela qui les rend poétiques. Voyons à travers l’exemple du « mauvais vitrier » (3) comment ce double postulat est rendu possible. Ce poème met en scène un narrateur : « je » (indéfini et indéfinissable) et un vitrier qui parcourt un quartier populaire pour vendre des verres, « fragile marchandise ». A première vue, le texte rend compte de la mésaventure de ce pauvre vitrier, plus précisément de sa chute et de ses verres partis en éclats.
Les éléments de narration abondent : indications temporelles : « un matin » et spatiales : « Paris », « un quartier populaire », la chambre du narrateur, l’escalier qui permet d’y accéder ; les verbes sont des verbes d’action et les temps dominants sont le passé simple et l’imparfait, temps du récit.
Animé par une impulsion mystérieuse et inconnue, le narrateur fait monter jusqu’à sa chambre du sixième un pauvre vitrier. Déçu par les vitres sans couleurs, le narrateur pousse le marchand dans l’escalier. Son humeur satanique ne s’arrête pas là puisqu’il lâche du haut de sa fenêtre un pot de fleurs sur le vitrier et sur sa marchandise qui se brise en mille morceaux.
Mais il faut lire la mésaventure du vitrier comme un prétexte pour suggérer. Et si les verres magiques que le vitrier n’a pas, les verres de couleur qui font voir la vie en beau renvoyaient aux vers du poète qui eux aussi font défaut : le poète n’a pas de vers qui fassent voir la vie en beau à proposer à ses lecteurs.

Honoré Daumier. La Comète de 1857.
On peut donc lire en filigrane à travers la narration une véritable mise en abyme de la poésie telle qu’elle se manifeste dans l’ensemble du recueil. Le poète n’offre qu’une poésie désenchantée qui coupe court à tout élan, à toute évasion. La poésie qu’il propose est aussi terne que les verres sans couleurs de ce vitrier ambulant : ni les verres du pauvre vitrier ni les vers du pauvre poète ne permettent d’entrevoir le paradis. Il n’est plus permis de rêver que ce soit à travers des verres de couleurs ou des vers de poésie. Le vitrier devant le spectacle de ses vitres en débris, c’est le poète devant le constat décevant du déclin de la fonction poétique tel qu’elle était conçue jusque là : c’est la poésie qui se casse la figure, bien plus que ce pauvre vitrier.
Lus sous cet angle, le poème et le recueil dans son ensemble retrouvent tout leur dynamisme. Cette seconde lecture qui dépasse de loin la simple fonction référentielle du langage souligne la puissance suggestive de la prose baudelairienne. Une fois de plus, on retrouve cette ambivalence qui caractérise l’œuvre aussi bien dans ses thèmes que dans sa composition même. La plupart des poèmes révèlent une expérience poétique qui cherche à se définir à travers la création même. On citera entre autres « Laquelle est la vraie ? » (poème XXXVIII), « La soupe et les nuages » (poème XLIV), « Le confiteor de l’artiste » (poème III).
Les Petits Poèmes en prose apparaissent comme une expérience poétique qui vise à dépasser toutes les limites assignées à la poésie. Cette expérience passe par la création d’un nouveau langage qui est à la fois exposition et suggestion infinie. Discordant à l’oreille du lecteur, ce langage semble parfaitement en harmonie avec l’âme souffrante qui le crée.
Baudelaire remet ainsi en cause tous les critères poétiques traditionnels, notamment à travers l’introduction de la dissonance en poésie. Les répercussions de sa prose sur la postérité seront considérables.
Pour finir, nous ne pouvons nous empêcher de faire un parallèle entre cette poésie et le diable que le narrateur rencontre dans « Un joueur généreux » : la plus belle des ruses de cette poésie est de nous persuader qu’elle n’existe pas !
Notes
(1) Charles Baudelaire. « La Corde » in Le Spleen de Paris, 1862.
(2) Nicolas Boileau. Extrait de « Chant III » in L'art Poétique, 1674.
(3) Charles Baudelaire. « Le mauvais vitrier » in Le Spleen de Paris, 1862.
Le Spleen de Paris
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