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Charles Baudelaire, Sa Vie et son Oeuvre

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Charles Asselineau - 1869

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I L'HOMME ET L'ŒUVRE
   La vie de Baudelaire méritait d'être écrite, parce qu'elle est le commentaire & le complément de son oeuvre.
   Il n'était pas de ces écrivains assidus & réguliers dont toute la vie se passe devant leur pupitre, & desquels, le livre fermé, il n'y a plus rien à dire.
   Son œuvre, on l'a dit souvent, est bien lui-même; mais il n'y est pas tout entier.
   Derrière l'œuvre écrite & publiée il y a toute une oeuvre parlée, agie, vécue, qu'il importe de connaître, parce qu'elle explique l'autre & en contient, comme il l'eût dit lui-même, la genèse.
   Au rebours du commun des hommes qui travaillent avant de vivre & pour qui l'action est la récréation après le travail, Baudelaire vivait d'abord. Curieux, contemplateur, analyseur, il promenait sa pensée de spectacle en spectacle & de causerie en causerie. Il la nourrissait des objets extérieurs, l'éprouvait par la contradiction; & 1'oeuvre était ainsi le résumé de la vie, ou plutôt en était la fleur.
   Son procédé était la concentration; ce qui explique l'intensité d'effet qu'il obtenait dans des proportions restreintes, dans une demi-page de prose, ou dans un sonnet. Ainsi s'explique encore son goût passionné des méthodes de composition, son amour du plan & de la construction dans les ouvrages de l'esprit, son. étude constante des combinaisons & des procédés. Il y avait en lui quelque chose de la curiosité naïve de l'enfant qui casse ses joujoux pour voir comment ils sont faits. Il se délectait à la lecture de (article où Edgar Poë, son héros, son maître envié & chéri, expose impudemment, avec le sang-froid du prestidigitateur démontrant ses tours, comment, par quels moyens précis, positifs, mathématiques, il est parvenu à produire un effet d'épouvante & de délire dans son poëme du Corbeau Baudelaire n'était certainement pas dupe du charlatanisme de cette genèse à posteriori Il l'approuvait même & l'admirait comme un bon piège tendu à la badauderie bourgeoise. Mais en pareil cas, lui, j'en fuis sûr, il eût été de bonne foi. C'est très-sérieusement qu'il croyait aux miracles préparés, à la possibilité d'éveiller chez le lecteur, de propos délibéré & avec certitude, telle ou telle sensation. Cette conviction chez lui n'était qu'un corollaire de l'axiome célèbre de Théophile Gautier : « Un écrivain qu'une idée quelconque, tombant du ciel comme un aérolithe, trouve à court de termes pour l'exprimer, n'est pas un écrivain véritable. » Baudelaire eût dit volontiers : « Tout poëte qui ne sait pas être à volonté brillant, sublime, ou terrible, ou grotesque, ne mérite pas le nom de poëte. » Il s'est vanté plus d'une fois de tenir école de poésie & de rendre en vingt leçons le premier venu capable de faire convenablement des vers épiques ou lyriques. Il prétendait d'ailleurs qu'il existe des méthodes pour devenir original, & que le génie est affaire d'apprentissage. Erreurs d'un esprit supérieur qui juge tout le monde à la mesure de sa propre force, & qui imagine que ce qui lui réussit réussirait à tout autre. Il en est de ces croyances au génie volontaire & à l'originalité apprise, comme de cette réponse de M. Corot le paysagiste à quelqu'un qui lui demandait le moyen d'égaler son talent: - « Regardez, & faites ce que vous aurez vu. » Le peintre, de très-bonne foi dans ce conseil, oubliait d'ajouter : Ayez mes yeux & mes doigts,& aussi mon intelligence. De même, Théophile Gautier, lorsqu’il formulait son désolant arrêt, méconnaissait le privilège du génie en imposant à tous comme un devoir ce qui n'est en lui qu'un don rare & magnifique; & Baudelaire, en affirmant la didactique de l'originalité & du talent poétique, faisait d'abord abstraction de sa valeur personnelle. Et c'est toujours le fait des grammaires & des méthodes qui ne servent qu'à ceux qui les font, c'est-à-dire à ceux qui sont capables de les faire.
   
   Ainsi qu'il l'a écrit lui-même de Théodore de Banville, Baudelaire « fut célèbre, tout jeune. » Il n'avait guère plus de vingt ans qu'on parlait déjà de lui dans le monde de la jeunesse littéraire et artistique comme d'un poëte « original », nourri de bonnes études et procédant des maîtres vigoureux et francs d'avant Louis XIV, particulièrement de Régnier. Cette descendance, au moins comme inspiration, n'était pas très-juste; sous ce rapport, Baudelaire ne procédait de personne. Mais quant aux qualités d'exécution, de style, fermeté, netteté, précision, la parenté pouvait s'établir:
   En ce temps-là déjà (1843-44) la plupart des pièces imprimées dans le volume des Fleurs du Mal étaient faites; et douze ans plus tard, le poëte, en les publiant, n'eut rien à y changer. Il fut prématurément maître de son style et de son esprit.
   À cet âge, où. l'on commence à vivre, Baudelaire avait déjà beaucoup vécu et conséquemment beaucoup pensé, beaucoup vu, beaucoup agi sur lui-même. Il avait voyagé au loin, dans ces contrées de l'Inde dont le paysage & le parfum obsédaient sa mémoire. Émancipé de bonne heure par la mort de son père, il s'était vu maître d'une petite fortune qui fondit entre ses mains & paya son apprentissage de curieux & d'artiste. Son esprit, activé par le déplacement & par l'expérience précoce de la vie, avait dès lors toute sa maturité; les hardiesses que d'autres osent à peine rêver, il les avait réalisées & les imposait par l'ascendant d'une volonté éprouvée & qui défiait le ridicule.
   Dans cette biographie d'un Esprit, je ne saurais me laisser engraver dans le sable fin de l’anecdote & du cancan. Pourtant, je dois le dire, ces singularités de costume, de mobilier, d'allures, ces bizarreries de langage & d'opinions, dont se formalisait l'hypocrite vanité des sots toujours offensés des coups portés à la banalité, n'indiquaient-elles pas déjà le parti pris de révolte & d'hostilité contre les conventions vulgaires qui éclate dans les Fleurs du Mal, un besoin de s'entretenir dans la lutte en provoquant journellement & en permanence l’étonnement & l’irritation du plus grand nombre? C'était la vie mariée à la pensée, (union de l'action & du rêve, qu'il invoque dans un de les plus audacieux poëmes. Tout autre que lui fût mort des ridicules qu'il se donnait à plaisir, dont les effets le réjouissaient, & que lui faisait porter allégrement & comme des grâces la conscience inébranlable de sa valeur.
   Ajoutons que ces extravagances, qui n'irritaient que les nigauds, n'ont jamais pesé à ses amis. On ne les subissait pas; on s'en divertissait, on les savourait comme un condiment aux plaisirs de l'intimité.
   C'était aussi pour lui un moyen d'épreuve sur les inconnus. Une question saugrenue, une affirmation paradoxale lui servaient à juger l'homme à qui il avait affaire; & si au ton de la réponse & à la contenance il reconnaissait un pair, un initié, il redevenait aussitôt ce qu'il était naturellement, le meilleur & le plus franc des camarades.
   
   Pendant cette phase inédite de sa vie, Baudelaire était seigneurialement logé dans une maison historique, ce fameux hôtel Pimodan consacré par le séjour de plusieurs notabilités littéraires & artistiques, & où Théophile Gautier a placé la scène d'un de ses contes, le Club des Haschichins. Il y habitait sous les combles un appartement de trois cent cinquante francs par an, composé, j'ai bonne mémoire! de deux pièces & d'un cabinet. Je revois en ce moment la chambre principale, chambre à coucher & cabinet de travail, uniformément tendue sur les murs & au plafond d'un papier rouge & noir, & éclairée par une seule fenêtre dont les carreaux, jusqu'aux pénultièmes inclusivement, étaient dépolis, « afin de ne voir que le ciel », disait-il. Il était plus tard bien revenu de ces mélancolies éthérées, et aima plus que personne les maisons & les rues. Il dit quelque part : " J'ai eu longtemps devant ma fenêtre un cabaret rouge & vert qui était pour mes yeux une douleur délicieuse. » (Salon de 1846.)
   Entre l'alcôve & la cheminée, je revois encore le portrait peint par Émile Deroy en 1843, & sur - le mur opposé, au-dessus d'un divan toujours encombré de livres, la copie (réduite) des Femmes d’Alger, oeuvre du même peintre, faite pour Baudelaire, & qu'il montrait avec orgueil. Qu'est devenue cette copie. restée belle dans mon souvenir? Je l'ignore, & Baudelaire lui-même n'a jamais su me le dire. Le portrait heureusement a été sauvé & nous a conservé la physionomie de l'auteur des Fleurs du Mal dans son premier âge littéraire.
   Disons un mot du pauvre Deroy, artiste de talent, mort jeune avant 1848 & qui a droit à une place dans les souvenirs de notre jeunesse. Il était fils de M. Isidore Deroy, lithographe, dont on connaît de nombreuses vues de Paris & de la Suisse. Je ne me rappelle pas de qui il était l'élève, ou si même il avouait un maître. Il se trouva tout doué, tout prêt lors de l'avénement des coloristes signalé par le triomphe de Delacroix & les premiers succès de Couture. Outre le portrait dont je parle, & cette copie, égarée ou perdue, des Femmes d'Alger, que Baudelaire prisait très-haut, il a laissé une étude d'après une petite chanteuse des rues, quelques portraits, parmi lesquels celui de M. de Banville, père du poëte, que l'on voit encore chez son fils, de Pierre Dupont, de Privat d'Anglemont, une étude de femme conservée par Nadar. Remarquablement organisé comme peintre, coloriste merveilleux, homme intelligent d'ailleurs & juge clairvoyant, il était, comme tous les hommes de valeur en lutte contre l'obscurité, assez peu généreux en paroles. La pauvreté, l'isolement l'avaient rendu méfiant & caustique. Il mourut triste & délaissé, peu regretté de ses confrères qu'il ne ménageait guère & à qui il faisait peur; mais digne de sympathie pour ceux qui avaient apprécié son talent & qui croyaient à son avenir. Baudelaire l'aimait, tant pour les qualités d'artiste que pour son esprit; il en avait fait son commensal. C'est par (intermédiaire de Deroy que j'ai fait connaissance avec Baudelaire, à l'occasion du Salon de 1845.
   Revenons à ce portrait. qui nous rend un Baudelaire que peu de gens aujourd'hui ont connu, un Baudelaire barbu, ultrà-fashionable, & voué à l'habit noir.
   La figure peinte en pleine pâte s'enlève partie sur un fond clair, partie sur une draperie d'un rouge sombre. La physionomie est inquiète ou plutôt inquiétante; les yeux sont grand ouverts, les prunelles directes, les sourcils exhaussés; les: lèvres exsufflent , la bouche va parler; une barbe vierge, drue & fine, frisotte à l'entour du menton & des joues. La chevelure, très-épaisse, fait touffe sur les tempes; le corps, incliné fur le coude gauche, est serré dans un habit noir d'où s'échappent un bout de cravate blanche & des manchettes de mousseline plissée. Ajoutez à ce costume des bottes vernies, des gants clairs & un chapeau de dandy, & vous aurez au complet le Baudelaire d'alors, tel qu'on le rencontrait aux alentours de son île Saint-Louis, promenant dans ces quartiers déserts & pauvres un luxe de toilette inusité.
   Il m'est impossible, en regardant cette peinture, de n'avoir pas aussitôt présent à la mémoire le portrait de Samuel Cramer dans la Fanfarlo nouvelle écrite à la même date, & dont le héros me semble l'exacte ressemblance de l'auteur. - « Samuel a le front pur & noble, les yeux brillants comme des gouttes de café, le nez taquin & railleur, les lèvres impudentes & sensuelles, le menton carré & despote, la chevelure prétentieusement raphaëlesque... » . Quelques- pages plus loin, l’auteur revient à ce nez, trait essentiel & significatif dans la physionomie de Samuel & dans celle de son peintre : - « Malgré son front trop haut, ses cheveux en forêt vierge, & son nez de priseur, elle le trouva presque bien, &c... »
   Ce portrait, page d'histoire pour nous, ressuscite tout un passé de jeunesse poétique & espérante : les longues promenades au Luxembourg & au Louvre, les visites aux ateliers, les cafés esthétiques & les soirées de l'Odéon-Lireux. Autour de cette figure silencieuse, attestant dans son costume & dans sa pose les prétentions communes, surgit tout un essaim de jeunes visages Pierre Dupont, Th. de Banville> Levavasseur, Prarond, Aug. Dozon, Jules de la Madelène, Philippe de Chennevières, tous souriant au même espoir & professant la même ambition; ambition innocente, mais démesurée, puisqu'elle est infinie, ridicule même selon quelques-uns, mais où il n'entrait du moins rien de vil; car, j'en puis répondre, ni l'argent ni les « positions » n'étaient pour rien dans les rêves d'avenir en ce temps-là. Et, pour nous résumer sur ces souvenirs où nos regrets s'éterniseraient, disons que si les ambitions étaient grandes, la camaraderie était franche & gaie. On ne posait, si pose il y a, que pour le bourgeois; et les habits funèbres & les chevelures désordonnées ne servaient que, comme les monstres que les Chinois portent à la guerre, d'épouvantails à l'ennemi.
   Quant au portrait, Baudelaire, après l’avoir longtemps promené de logement en logement, s'en était dégoûté. « Je n'aime plus ces rapinades », disait-il. Et il en fit cadeau à un ami, qui l'a gardé.
   
   
   II MÉTHODES DE TRAVAIL
   Vers ce temps-là (1840) une évolution se fit dans l'esprit public. Les luttes littéraires étaient closes; Victor Hugo, déformais incontesté, consacrait son triomphe par les Burgraves & les Rayons & les Ombres. L'intérêt, qui toujours déserte les causes gagnées, se tourna d'un autre côté : la Peinture détrôna la Poésie.
   Delacroix, dont le génie commençait à s'imposer, ralliait autour de lui les braves qui n'attendent pas les décrets du suffrage universel pour reconnaître & défendre ce que leur jugement approuve. La bataille était là : Baudelaire y courut. Tout l'y invitait : son goût, sa nature d'artiste, son amour du combat, son mépris des majorités qui lui faisait prendre plaisir à se faire injurier par les myopes & les routiniers. Et c'est ainsi que ses premières publications furent deux traités de peinture : le Salon de 1845 & le Salon de 1846.
   Dans la première brochure (elle a soixante pages) se trouvent déjà les qualités, qu'il manifesta toute sa vie, de pénétration & d'exposition; l'horreur des transactions & des ménagements, le ton autoritaire & dogmatique. Delacroix n'est pas discuté; il est affirmé. Nul appel au sentiment, nul appareil de phrases poétiques ni d'éloquence conciliante : une démonstration rigoureuse d'un style net & ferme, une logique allant droit à fort but, sans souci des objections, ni des tempéraments. Nul doute que ces apologies raisonnées, la seconde surtout, plus complète & plus travaillée, n'aient conduis parmi les contemporains de vives sympathies à Eugène Delacroix, qui s'en montra reconnaissant, en témoignant jusqu'à la fin de sa vie, à leur auteur, la plus bienveillante amitié.
   C'est dans le compte rendu du Salon de 1845 que se trouve un éloge enthousiaste de M. William Haussoulier, qui précéda dans les prédilections artistiques de Baudelaire Constantin Guys, Rethel & Édouard Manet. Le tableau, sujet de cette apothéose, représentait la Fontaine de Jouvence, & avait séduit Baudelaire autant par l'attrait du sens métaphysique que par un certain aspect archaïque& romanesque. Baudelaire, malgré son amour de l'éclat & de la violence, malgré sa curiosité déjà notée des procédés & des raffinements, a toujours été dans sa critique de l'école philosophique. Il a écrit un jour cet axiome : « Pas de grande peinture sans de grandes pensées. » Du dix-huitième siècle, dont il procédait par transmission paternelle, il avait hérité le goût de l'abstraction & des systèmes. Il a laissé inachevé, plutôt indiqué même que commencé, un article sur la Peinture didactique, où il se proposait d'exposer les théories de Chenavart, d'Alfred Rethel, &c. Janmot même & son Histoire d'une Ame ne lui déplaisaient pas. Dans ses préférences, Louis David se rencontrait avec Delacroix. Les petits maîtres du temps de la Révolution, les Bailly, les Fragonard, les Carle Vernet, les Debucourt le charmaient. Il a même eu plus tard des entrailles pour Horace Vernet, si malmené dans ses Salons; il est vrai que c'était pour l'Horace Vernet d'avant la Smalah. Ce que nous disons ici n'a nullement pour but de mettre Baudelaire en contradiction avec lui-même, & de donner à croire qu'il jouât un rôle en se délectant des qualités plastiques. Je dis seulement qu'en lui l'artiste se doublait d'un philosophe, & que le philosophe dominait. Comme artiste, & plus qu'aucun autre, il jouissait de la chose bien faite, de la bonne exécution, de la perfection de la forme & de la couleur; mais il en jouissait d'autant plus que ces qualités lui faisaient immanquablement deviner un esprit supérieur & distingué ; car en variant son axiome on peut dire : pas de bon artiste sans un bon esprit & un sentiment juste; jamais-imbécile n'a bien fait quoi que ce soit. En un mot, on peut juger de son goût en art par son style même, irréprochable, excellent, quoi qu'il ait voulu exprimer, mais pur de toute niaiserie & de tout enjolivement parasite. Quant aux tours de force de palette, aux folies de la couleur, on voit ce qu'il en pensait, dès ce temps-là, à la sévérité de ses jugements sur de certains peintres alors très-renommés & très à la mode même parmi les artistes. C'était là ces rapinades dont il fut promptement dégoûté. A ce même Salon de 1845, il avait été frappé du charme d'un certain portrait signé d'un nom nouveau. C'était un portrait de femme, pâle et romantique, noyée dans la langueur, d'un effet trille et doux. Le peintre fut pour son début comblé d'éloges : « Coloriste de première force... savant harmoniste... chercheur consciencieux... &c., &c. » Mais à l'année suivante, l'artiste déchoit : on découvre de la tricherie dans sa manière, du charlatanisme dans ses procédés; enfin le critique s'aperçoit qu'il a été dupe; peut-être l'avait-il été surtout de son sentiment & de son imagination. Voici néanmoins ce qu'on lit au chapitre du même artiste dans le Salon de 1846: « Quant à M. H...... , je lui en veux d'avoir fait une fois un portrait dans une manière romantique & superbe, et de n'en avoir pas fait d'autres; je croyais que c'était un grand artiste qui lâchait quelques rapinades à ses heures perdues; mais il paraît que ce n'était qu'un peintre. »
   Le Salon de 1846 fit son bruit. Le précédent n'était qu'une préface; celui-ci était presque un livre. Les mystères de la couleur, l'énigme et l'attrait du moment, y sont expliqués & déduits aussi rigoureusement que le pouvait faire un poëte s'adressant délibérément à la partie la plus publique du public, - aux bourgeois; car c'est bien effectivement Aux Bourgeois qu'est dédié ce livre de haute esthétique, non pas, comme on pourrait le croire, par amour du paradoxe, mais en haine & à l'exclusion du demi-bourgeois et du faux artiste que l’auteur appelle les « accapareurs », les « pharisiens. » Vous valez mieux qu'eux, dit-il à ses dédicataires, car vous aimez la poésie & l'art, « vous en concevez l'utilité, bourgeois, - législateurs ou commerçants, - quand la septième ou la huitième heure sonnée incline votre tête fatiguée... C'est donc à vous, bourgeois, que ce livre est naturellement dédié; car tout livre qui ne s'adresse pas à la majorité, nombre & intelligence, est un sot livre. » Ce qui me parait le plus clair là-dedans, c'est qu'en traitant directement avec le bourgeois, Baudelaire trouvait le moyen de passer par-dessus la tête à ses confrères & s'établissait de plein droit dans le ton affirmatif et dogmatique qui lui plaisait, en s'épargnant les discussions oiseuses. Indépendamment des chapitres de critique transcendante & de théorie où Baudelaire a manifesté le don qu'il possédait à un si haut degré, d'être précis & clair dans un sujet abstrait (De la Couleur. - Qu'est-ce que le Romantisme? - Eugène Delacroix), ce court volume foisonne en jolis passages, tantôt plaisants, tantôt graves; ici l'enthousiasme, ici l'ironie. Il a l'abondance de tout premier livre où un esprit généreux & fécond dégorge ses premières idées, ses sentiments, ses croyances. C'est de la critique voltigeante & ondoyante, courant par bonds & par voltes, & que l'on suit sans fatigue, un discours amusant & varié comme une conversation. On retient à la première lecture un délicieux paragraphe sur Les Sujets amoureux à propos de Tassaert; de plaisantes diatribes contre Horace Vernet, l'homme né-coiffé; contre Ary Scheffer, l'éclectique, le singe de sentiment, & ses adulatrices; contre l'école Couture, contre l'école du paysage historique; des jugements rapides & lumineux, des pensées concises, arrêtées comme des maximes : - « M. D... part de ce principe, qu'une palette est un tableau. » - « Un imitateur est un indiscret qui vend une surprise. » Des résumés clairs & frappants tel que celui-ci (nous demandons grâce pour le dernier terme) : - « Une méthode simple pour connaître un artiste est d'examiner son public. E. Delacroix a pour lui les peintres et les poëtes; M. Decamps, les peintres; M. Horace Vernet, les garnisons, & M. Arv Scheffer les femmes esthétiques, qui le, vengent de leurs flueurs blanches en faisant de la musique religieuse. » Et celui-ci encore sur la portée de l'esprit français en matière de beaux-arts : - « Dans le sens le plus généralement adopté, Français veut dire vaudevilliste, & vaudevilliste un homme à qui Michel-Ange donne le vertige & que Delacroix remplit d'une stupeur bestiale, comme le tonnerre certains animaux. Tout ce qui est abîme, soit en haut, soit en bas, le fait fuir prudemment. Le sublime lui fait toujours l'effet d'une émeute, & il n'aborde même son Molière qu'en tremblant, & parce qu'on lui a persuadé que c'était un auteur gai. » Par malheur, le dernier chapitre, la conclusion, De l'Héroïsme de la vie moderne ne conclut pas.. L'auteur g développe une proposition de Stendhal, citée dans l'un de les premiers chapitres,& réclame pour les passions & les mœurs modernes un caractère de beauté épique supérieur à celui de l'épopée antique : c'était la grande prétention d'alors; on opposait le suicide de Werther au suicide de Caton, le courage moral au courage physique, les héros de Balzac aux héros de l'Iliade, &c., &c. L'argumentation faiblit dans la définition de ce beau moderne tant préconisé, &. de la révolution qu'il est appelé à produire dans les arts plastiques. Ici on pouvait se plaindre que l'affirmation remplaçât trop absolument la démonstration. Beauté moderne, soit! mais quant à l'opposition du beau moderne & du beau ancien, il m'a toujours semblé que la question se réduisait à des différences de climat et d'habitude qui ne comportent qu'une préférence relative & non absolue. Au reste, cette coda, un peu faible, un peu terne, n'enlève rien à l'éclat des .premières pages, ni au brillant de l'esprit qui anime l’ouvrage entier.
   Ainsi que je l'ai déjà dit, ce petit, livre fit son effet: il répandit dans le public, non pas le public invoqué dans la dédicace, mais le vrai public, le public littéraire, confrères & contemporains, la réputation que Baudelaire possédait légitimement déjà dans le cercle d'amis qui avait eu communication de ses poésies & de sa nouvelle la Fanfarlo. Ce début le classa parmi les écrivains artistes, assez élevés en intelligence pour comprendre l'importance du style & de la forme dans les oeuvres; qui n'ont d'enthousiasme que pour le beau, d'ambition que celle de bien faire, & que pour cette raison les politiques & les moralistes appellent sceptiques. Dans ce temps-là on les appelait. bohèmes; épithète dont le sens ferait assez difficile à expliquer, si on ne pouvait l'entendre de l’isolement qui se fait forcément autour de gens qui ne se soucient que de ce dont les autres ne veulent pas. Autrement, si l'on s'en rapportait à l'acception vulgaire qui signifie par ce mot de bohèmes, des vagabonds, des parasites, des gens sans aveu, il suffirait, pour en contester l'application à la génération dont je parle, de répondre que Baudelaire était fils d'un ancien professeur de l'Université, secrétaire du Sénat sous le premier empire, que Théodore de Banville a eu des ancêtres à la troisième croisade, & que Champfleury, fils d'un imprimeur, est issu de bonne bourgeoisie.
   
   Toute génération, toute famille d'écrivains que groupe une communauté d'idées & de goûts, trouve ou crée un endroit, journal ou revue, pour poser son programme. Ce journal fut, après 1840, le Corsaire-Satan, dirigé par Lepoittevin Saint-Alme, un vieillard solennel, à mine de vieux troupier, qui découvrait majestueusement ses cheveux blancs devant quiconque s'avisait de venir se plaindre des vivacités de la rédaction. Là débutèrent Champfleury, Murger, Th.. de Banville, Antoine Fauchery, Marc Fournier, A. Vitu, Henri Nicolle, A. Busquet, Édouard Plouvier, Charles de la Ronnat, Alexandre Weill, préludant de concert à des destinées bien diverses. Baudelaire s'y trouva porté tout naturellement; & l'on vit alors apparaître sur le boulevard son fantastique habit noir, dont la coupe imposée au tailleur contredisait insolemment la mode, long & boutonné, évasé par en haut comme un cornet et terminé par deux pans étroits et pointus, en queue de sifflet, comme eût dit Petrus Borel. Au reste, sa part de rédaction fut mince & se borna à deux ou trois articles qu'il répudiait plus tard, &qui ne se retrouvent pas sur les listes qu'il a laissées d'oeuvres à réimprimer. Au fond, le journalisme n'était pas son affaire. Sa nature aristocratique l'éloignait de ce pugilat en public qui rappelle l'arène & le cirque banal. Aussi les bureaux du Corsaire furent-ils surtout pour lui un salon de conversation.
   Il s’y lia particulièrement avec Champfleury, dont il resta l'ami fidèle, & avec Th. de Banville, pour lequel, dès l'apparition des Cariatides il avait conçu une sincère admiration. Cette admiration, il l’a exprimée plus tard avec autorité dans la notice à laquelle j'ai déjà fait allusion en commençant. Remarquons qu'il ne s'est jamais peut-être rencontré de plus complète opposition de génie & de nature qu'entre ces deux poëtes, d'ailleurs égaux en talent. De façon qu'on peut dire que chacun se complète par l'autre, & qu'entre eux l’admiration, de même que l’amitié, vivait de contrastes.
   Je ne puis me dispenser de citer ici le dernier paragraphe de cette notice, où Baudelaire se juge lui-même en jugeant son complémentaire :
   « Beethoven a commencé à remuer les mondes de mélancolie & de désespoir incurable amassés comme des nuages dans le ciel intérieur de l'homme. Maturin dans le roman, Byron dans la poésie & Poë dans le roman analytique, ont admirablement exprimé la partie blasphématoire de la passion : ils ont projeté des rayons splendides, éblouissants, sur le Lucifer latent qui est installé dans tout coeur humain. Je veux dire que l'art moderne a une tendance essentiellement démoniaque. Et il semble que cette part infernale de l'homme, que l'homme prend plaisir à s'appliquer à lui-même, augmente journellement, comme si le diable s'amusait à la grossir par des procédés artificiels, à l'instar des engraisseurs, empâtant patiemment le genre humain dans ses basses-cours, pour se préparer une nourriture plus succulente. -Mais Théodore de Banville refuse de se pencher sur ces marécages de sang, sur ces abîmes de boue. Comme l'art antique, il n'exprime que ce qui est beau, joyeux, noble, grand; rhythmique. Aussi, dans ses oeuvres vous n'entendrez pas les dissonances, les discordances des musiques du sabbat, non plus que les glapissements de l'ironie, cette vengeance du vaincu. Dans ses vers, tout a un air de fête et d'innocence, même de volupté. Sa poésie n'est pas seulement un regret, une nostalgie; elle est même un retour très-volontaire vers l'état paradisiaque. A ce point de vue nous pouvons donc le considérer comme un original de la nature la plus courageuse. En pleine atmosphère satanique, ou romantique, au milieu d'un concert d'imprécations, il a l'audace de chanter la bonté des Dieux, & d'être un parfait classique. Je veux que ce mot soit entendu dans le sens le plus noble, dans le sens vraiment historique. »
   
   
   III LA RÉVOLUTION DE FÉVRIER
   La révolution de 1848 arrêta l'essor de ces jeunes talents & rompit le faisceau des camaraderies littéraires. La passion politique, le besoin subit d'action, la curiosité, l'esprit d'utopie créèrent, de ci, de là, des diversions & même des divergences. S'il ne prit pas activement part aux événements, Baudelaire en ressentit le contre-coup, & devait le ressentir. Il était loin de la sécurité olympienne qui fait rimer le Divan pendant la guerre, & peindre la Naissance de Vénus au bruit de l'émeute. Le poëte qui a plongé si résolûment dans les misères des infimes, qui a compati à leur perversité comme à leur détresse (Le Vin de l'assassin, Les deux Crépuscules), & tiré de leurs douleurs & de leurs joies, de leurs désespoirs, des chants si éloquents de pitié mélancolique, celui là, certes, était un poëte humain. Baudelaire était en poésie ce que j'ai déjà dit qu'il était en critique, un artiste doublé d'un philosophe.
   La religion de la forme n'ôtait rien en lui à la vivacité des impressions, ni à l'ardeur de la sympathie. C'était une âme exquise & mobile: Mous le romantique amoureux de l'éclat & du relief, on retrouvait quelque chose de l'homme sensible du dix-huitième siècle. En vertu de la tradition déjà signalée, de (influence transmise de Rousseau & de Diderot, Baudelaire aimait la Révolution; plutôt il est vrai, d'un amour d'artiste que d'un amour de citoyen. Ce qu'il en aimait, ce n'était pas les doctrines, qui, au contraire, choquaient en lui un certain sens supérieur de mysticisme aristocratique; c'était l'enthousiasme, la fervente énergie qui bouillonnaient dans toutes les têtes & emphatisaient les écrits & les œuvres de toutes sortes. Le premier, je l'ai dit, du moins longtemps avant que la vogue y fût revenue, il s'était passionné pour l'art révolutionnaire. Tout lui en plaisait, non-seulement les œuvres des maîtres, grands & petits, que j'ai nommés plus haut, mais même les scènes épisodiques, les dessins de costume & les gravures de modes. Il me disait un jour : - « Toutes les fois que je vois sur un théâtre un acteur costumé en incroyable & coiffé de cadenettes, je l'envie & je tâche de me figurer que c'est moi. » Lui, si précis & si net dans ses vers, il ne détestait pas l'emphase & la période dans les vers ni dans la prose; nouvel exemple de cette inconséquence qui nous fait aimer chez les autres les vertus que nous ne voudrions pas pratiquer nous-mêmes. Il fallait l'entendre déclamer, les bras étendus, les yeux brillants de plaisir, certaines phrases pompeuses de Chateaubriand : « - Jeune, je cultivai les muses, &c., » ou de certaines strophes redondantes de Marie Chénier :
   
   Camille n'est plus dans vos murs,
   Et les Gaulois sont à vos portes!...
   
   C'est ce qu'il appelle dans ses notes le ton « éternel et cosmopolite », le style-René, le style-Alphonse Rabbe, &c., &c.
   On retrouve la trace de l'émotion que lui causa la révolution de Février dans deux ou trois articles du temps et dans la préface qu'il écrivit pour l'édition illustrée des chansons de Pierre Dupont (1851) .
   Je la retrouve surtout dans ses notes écrites plus tard, à loisir, & où il juge lui-même ses impressions :
   
   - Mon ivresse en 1848. De quelle nature était cette ivresse? - Goût de la vengeance; plaisir naturel de la démolition.
   - Ivresse littéraire; souvenir des lectures.
   
   Ailleurs :
   
   -Il y a dans tout changement quelque chose d'infâme et d'agréable à la fois, quelque chose qui tient de l'infidélité & du déménagement. Cela suffit à expliquer la Révolution française.
   - 1848 ne fut charmant que parce que chacun y faisait des utopies comme des châteaux en Espagne.
   
   Et plus loin il ajoute, comme pour attester ce que j'ai dit plus haut de la nature de son penchant pour la Révolution :
   
   - Robespierre n'est estimable que parce qu'il a fait quelques belles phrases.
   
   En tout, en religion comme en politique, Baudelaire était souverainement indépendant, d'autant plus indépendant qu'il dépendait uniquement de ses nerfs, capable de crier : écrasons l'infâme ! devant les singeries de la dévotion à la mode, & le lendemain d'exalter les jésuites, si quelque Prud'homme de la démocratie l’ennuyait de ses déclamations banales. Ce qui faisait son indépendance, c'est ce qu'il a appelé « la puissance de l'idée fixe. » Rien ne protége la vie contre les engagements des partis mieux que la tyrannie d'une pensée constante & d'un but unique. Le but pour Baudelaire, c'était le Beau; sa seule ambition était la gloire littéraire. On échappe ainsi aux préjugés &. aux illusions imposées par la solidarité : on voit les torts des uns & des autres; on n'est dupe d'aucun côté. Et c'est ainsi que l'on peut dire que pour les esprits élevés la sagesse est faite de contradictions.
   
   Je n'ai pas, écrivait Baudelaire, de conviction, comme l'entendent les gens de mon siècle. Il n'y a pas en moi de base pour une convictions parce que je n'ai pas d'ambition - Les brigands sont convaincus - de quoi ? - qu'il leur faut réussir. Aussi réussissent-ils. - Pourquoi réussirais-je là où je n'ai pas même envie d'essayer ?
   J'ai cependant quelques convictions dans un sens plus élevé & qui ne peut être compris par les gens de ce temps-ci.
   
   Quoi de plus absurde que le Progrès puisque l' homme, comme cela est prouvé par le fait journalier, est toujours semblable & égal à l'homme, c'est-à-dire toujours à l'état sauvage ? Qu'est-ce que les périls de la forêt & de la prairie auprès des chocs &des conflits quotidiens de la civilisation ? Que l'homme enlace sa dupe sur le boulevard, ou perce sa proie dans des forêts inconnues, n'est-il pas l'homme éternel, c'est-à-dire l'animal de proie le plus parfait ?
   
   Je comprends qu'on déserte une cause pour savoir ce qu'on éprouvera à en servir un autre. - Il serait peut-être doux d'être alternativement victime et bourreau.
   
   Et enfin comme conclusion :
   
   - Le poëte n'est d'aucun parti : autrement il serait un homme comme les autres.
   
   Pendant cette grève littéraire de 1848 & des années suivantes, Baudelaire, naturellement, produisit peu. Il vivait retiré à l'extrémité de Paris. On le rencontrait, m'a-t-on dit, sur les boulevards extérieurs, vêtu tantôt d'une vareuse & tantôt d'une blouse; mais aussi irréprochable, aussi correct dans cette tenue démocratique que sous l'habit noir des jours prospères. Tout ce que j'ai pu savoir de sa vie à cette époque, c'est qu'il fut un jour envoyé à Dijon pour diriger un journal gouvernemental, dont il fit, dès le second numéro, un journal d'opposition. De ce séjour à Dijon il lui était resté un souvenir amer; & il ne prononçait jamais le nom de cette ville qu'en serrant les dents.
   Je ne le rejoignis qu'en 1850, où une circonstance insignifiante nous remit en quête l'un de l'autre. C'est alors qu'il me montra chez lui, dans un logement proche du boulevard Poissonnière, le manuscrit de ses poésies magnifiquement copié par un calligraphe, & qui formait deux volumes in-4° cartonnés & dorés. C'est ce manuscrit qui a servi pour l'impression des Fleurs du Mal
   
   
   IV EDGAR POË
   Vers ce temps-là aussi, une curiosité nouvelle s'empara de l'esprit de Baudelaire & remplit sa vie. On devine que je veux parler d'Edgar Poë, qui lui fut révélé par les traductions de Mme Adèle Meunier, publiées en feuilletons dans les journaux. Dès les premières lectures il s'enflamma d'admiration pour ce génie inconnu qui affinait au sien par tant de rapports. J'ai peu vu de. possessions aussi complètes, aussi rapides, aussi absolues. A tout venant, où qu'il se trouvât, dans la rue, au café, dans une imprimerie,' le matin, le soir, il allait demandant : - Connaissez-vous Edgar Poë ? Et, selon la réponse, il épanchait son. enthousiasme, ou pressait de questions son auditeur.
   Un soir, fatigué d'entendre ce nom nouveau revenir sans cesse dans nos conversations & tourbillonner à mes oreilles comme un hanneton exaspéré, je dis à mon tour : - Qu'est-ce qu'Edgar Poë ?
   En réponse à cette sommation directe, Baudelaire me raconta, ou plutôt me récita le conte du Chat noir, qu'il possédait comme une leçon apprise, & qui, dans cette traduction improvisée, me fit une vive impression.
   Dès lors, Baudelaire ne cessa plus de s'occuper d'Edgar Poë. Il ne fit plus une démarche, plus un pas dans un autre sens. Quiconque, à tort ou à raison, était réputé informé de la littérature anglaise & américaine, était par lui mis littéralement à la question. Il accablait les libraires étrangers de commissions & d'informations sur les diverses éditions des œuvres de son auteur, dont quelques-uns n'avaient jamais entendu parler. J'ai été plus d'une fois témoin de ses colères, lorsque l'un d'eux lui avouait ne connaître ni l'auteur ni l'ouvrage, ou lui répétait une fausse indication. Comment pouvait-on vivre sans connaître par le menu Poë , sa vie & ses œuvres ?
   Je l'accompagnai un jour à un hôtel du boulevard des Capucines, où on lui avait signalé l'arrivée d'un homme de lettres américain qui devait avoir connu Poë. Nous le trouvâmes en caleçon et en chemise, au milieu d'une flottille de chaussures de toutes sortes qu'il essayait avec l'assistance d'un cordonnier. Mais Baudelaire ne lui fit pas grâce : il fallut, bon gré mal gré, qu'il subît l'interrogatoire, entre une paire de bottines et une paire d'escarpins. L'opinion de notre hôte ne fut pas favorable à l'auteur du Chat noir. Je me rappelle notamment qu'il nous dit que M. Poë était un esprit bizarre et dont la conversation n'était pas du tout conséquioutive. Sur l'escalier, Baudelaire me dit en enfonçant son chapeau avec violence : - « Ce n'est qu'un yankee ! »
   Au bout de quelques jours, je fus au courant de ses griefs contre M. Rufus Grifwold, le détracteur de Poë, & de ses sympathies pour Willis & pour Mss Cleems, son apologiste & son ange gardien. Il ne permettait pas qu'aucun de ses amis ignorât la moindre circonstance de la biographie de son héros, & se fâchait si on ne saisissait pas du premier coup une intention comique, une allusion, une finesse. Au reste, le premier venu lui suffisait. Il était, comme tous les écrivains qui ont pour habitude de causer leurs sujets & de les user dans la conversation, peu difficile en fait d'auditoire. Un garçon de café, pourvu qu'il fût parler anglais, lui servait de prétexte à discuter le sens d'un mot, d'une expression proverbiale, d'un terme d'argot. Il prit longtemps pour conseil un tavernier anglais de la rue de Rivoli, chez lequel il allait boire le wisky & lire le Punch, en compagnie des grooms du faubourg Saint-Honoré.
   Ce qui ôte tout ridicule à cette manière de procéder, c'est le résultat. En allant ainsi de l'un à l'autre, du littérateur à l'épicier, Baudelaire savait ce qu'il faisait. II entretenait son esprit par la contradiction dans une gymnastique perpétuelle. De son voyage aux Indes il avait rapporté une connaissance très-suffisante de la langue anglaise. Mais pour traduire un auteur aussi subtil que Poë, & aussi moderne, il fallait savoir plus que l'anglais littéraire. Son ironie froide, impassible, se distille en demi-sens, en équivoques, en jeux de mots, allusions à de petits faits journaliers, & à des plaisanteries courantes qu'un domestique ou un petit négociant étaient plus capables de saisir & d'expliquer qu'un académicien.
   Alors qu'il publiait dans le Moniteur les Aventures de Gordon Pym, troisième volume de sa traduction (1858), il courait les tavernes & les tables d'hôte pour découvrir un marin anglais qui pût lui donner le sens exact des termes de navigation, de manoeuvre, &c. Un jour, le voyant se creuser la tête à propos d'un détail d'orientation, j'eus le malheur de le plaisanter sur sa rigueur d'exactitude.
   - Eh bien? me dit-il en relevant la tête, et les gens qui lisent en suivant sur la carte !
   Je sens encore son regard chargé de mépris et de fureur, & qui voulait dire : Vous ne comprenez donc pas que toute chose que j'écris doit être irréprochable, & que je ne dois pas plus donner prise à la censure d'un matelot qu'à la critique d'un littérateur ?
   J'avoue que je ne pus m'empêcher de rire ce jour-là en imaginant un abonné du Moniteur lisant son journal le doigt sur un atlas.
   Et pourtant j'avais tort, & Baudelaire avait raison. Ce n'est que par ce soin scrupuleux, minutieux, opiniâtre, qu'on arrive à donner aux oeuvres une valeur définitive. C'est grâce à cette application continuelle que la traduction d'Edgar Poë a obtenu le succès suprême auquel peut prétendre un travail de ce genre, de naturaliser un auteur dans une littérature étrangère, avec l'approbation de ses nationaux. Cette traduction fit en effet beaucoup d'honneur à Baudelaire en Angleterre, & il en recueillit de grands avantages lors de la publication de son recueil de poésies. Dans un article du Spectator, qui contient une très-lucide & très-élogieuse appréciation des Fleurs du mal, Baudelaire est présenté au public anglais comme déjà recommandable pour ses « admirables » traductions & pour ses judicieuses critiques des écrivains américains & anglais . Tout récemment encore, le rédacteur d'une Revue de Londres, examinant les dernières productions de la poésie anglaise, reconnaissait Baudelaire comme un chef d'école dont l'influence s'était fait sentir même en dehors de son pays.
   Dans ce travail considérable, puisque l'ouvrage entier comprend cinq volumes de texte compacte, Baudelaire a donné la mesure de sa puissance d'application & de sa pénétration d'esprit ; il a aussi livré sa méthode. J'ai. déjà signalé ailleurs, en parlant de Gérard de Nerval, l'habitude systématique chez de certains écrivains, de colporter leurs sujets, de les causer, de les cuire, si je puis ainsi parler, à tous les fours, en les soumettant au jugement des grands & des petits, des lettrés & des naïfs. Cette méthode était aussi celle de Baudelaire; & c'est ce qui explique à la fois le petit nombre & l'excellence de ses ouvrages. Baudelaire travaillait en dandy . Nul ne fut moins besogneur que lui. S'il aimait le travail, comme art, il avait en horreur le travail-fonction. J'ai entendu des gens qui l'avaient mal connu, ou qui l'avaient connu trop tard, s'étonner que, « avec un si grand talent » Baudelaire ne gagnât pas beaucoup d'argent. C'était le méconnaître absolument. Quoiqu'il ait longtemps manifesté la prétention & même la conviction de s'enrichir par son travail, Baudelaire était trop délicat & trop respectueux de lui-même pour devenir jamais un money-making author. Plus que personne il avait parlé dans sa jeunesse des quinze cents francs qu'il lui fallait à la fin de la semaine & qu'il ne doutait pas de gagner en trois jours, & d'autres tours de force de rapidité. C'était là, si l'on veut, de la forfanterie juvénile; c'était mieux encore, un moyen de se stimuler & d'affirmer sa confiance en soi-même. Plus tard, à l'âge où l'on juge positivement de ses forces & de son génie, il en était venu à des conjectures moins fantastiques. La destinée qu'il se prédisait était celle d'un M. *** produisant peu & se faisant payer très-cher. La vérité est que Baudelaire travaillait lentement & inégalement, repassant vingt fois sur les mêmes endroits, se querellant lui-même pendant des heures sur un mot, &. s'arrêtant au milieu d'une page pour aller, comme je l'ai dit, cuire sa pensée au four de la flânerie & de la conversation. Il y avait là quelque chose d'analogue au phénomène de la machine à prier des prêtres japonais, qui attachent une prière écrite à une roue mécanique, & s'en vont se promener dans la campagne pendant que la machine fonctionne pour eux & adresse leurs vœux & leurs témoignages d'amour à la divinité. Baudelaire, ami du mystère, croyait peut-être à un phénomène semblable dans les opérations de l'esprit. Peut-être supposait-il que le mécanisme cérébral peut quelquefois fonctionner utilement hors du concours de la volonté. Il pouvait appuyer cette opinion de certains phénomènes du sommeil, d'exemples souvent cités de savants, d'orateurs qui ont trouvé ou reçu comme par magie, en s'éveillant, la solution de difficultés qui les avaient arrêtés le soir précédent. En somme, la flânerie (lenteur, inégalité) était pour lui une condition de perfection & une nécessité de nature. Il le prouva surtout par la manière dont fut conduite cette traduction de Poë, qu'il prépara pendant quatre ans avant de commencer le manuscrit. Ces quatre années, il les employa à consulter, à s'enquérir, à se perfectionner dans la connaissance de la langue anglaise & à entrer dans une communication de plus en plus intime avec son auteur.
   
   La première gestation sérieuse fut l'étude sur Edgar Allan Poë, sa vie & ses oeuvres, publiée dans la Revue de Paris, & qui, refondue & remaniée d'après de nouveaux renseignements, a servi de préface aux deux séries des Histoires extraordinaires. Mais c'est en 1855 que la traduction des Contes parut & se poursuivit régulièrement dans le Pays. Cette année-là, Baudelaire résolut le dur problème d'écrire un feuilleton par jour. Le feuilleton, il est vrai, n'avait que six colonnes, les deux premières pages du Pays étant consacrées aux romans originaux, et la troisième seulement aux traductions, variétés, &c. La tache, cependant, n'en était pas moins dure, si l'on songe à la différence d'une traduction parlée ou rêvée, & d'une traduction écrite, & aussi à la ponctualité exigée par le journal. Baudelaire soutint vaillamment la gageure qu'il avait faite avec lui-même. Pour s'épargner le temps d'ouvrir sa porte, ou l'ennui des malentendus, il laissait la clef dans la serrure, & recevait tout en travaillant les visites de gens quelquefois très-importuns & très-indiscrets, qu'il ne se donnait même pas la peine de congédier, & qui ne se retiraient que vaincus par son silence & sa distraction, ou agacés par le bruit de la plume courant sur le papier. Souvent en l'allant voir le soir, un peu tard, j'ai trouvé endormi dans un coin le garçon d'imprimerie chargé de rapporter, soit la copie, soit les épreuves que Baudelaire lui faisait quelquefois attendre longtemps.
   Ce texte imprimé servit de première épreuve pour le livre. Chaque colonne de feuilleton, proprement découpée, fut collée au milieu d'une grande feuille de papier bistré dont les marges se couvrirent de corrections. Le manuscrit ainsi préparé, serré dans un monumental carton vert, louvoya longtemps dans Paris, faisant escale à toutes les librairies , chez Lecou, chez Hachette, &c., & prit terre définitivement rue Vivienne, chez Michel Lévy. Encore, de tirage en tirage, subit-il bien des modifications contre lesquelles protestait l'éditeur, mais que l'auteur accomplissait religieusement sous le feu des réclamations.
   Comme, en général,, tous les poëtes que la rigueur de la prosodie rend attentifs à la moindre altération, Baudelaire mettait un soin excessif à la correction des épreuves. Une faute d'impression le faisait bondir & troublait son sommeil. Toute épreuve imparfaite était renvoyée à l'imprimerie raturée, soulignée & chargée à la marge d'admonestations impératives, d'objurgations verbeuses tracées d'une main furibonde & accentuées de points d'exclamation. Il retenait par coeur les noms des ouvriers inscrits en tête des feuillets de copie par les metteurs en page, & les invectivait avec colère dans sa chambre toutes les fois qu'il était mécontent de leur travail. Dans les imprimeries où l'on emploie des femmes à la composition, Baudelaire avait particulièrement à souffrir de la légèreté & de l'ignorance de ces équipes femelles. Ces noms de filles & de femmes mêlés à ses imprécations faisaient l'effet le plus comique. « - Ah! cette Anna ! - Ah ! cette Ursule ! - Je reconnais bien là cette infâme Hortense ! - Cette s... Pulchérie n'en fait jamais d'autres! » &c., &c. Pendant l'impression du second volume des Histoires extraordinaires, il alla se loger pendant un mois à Corbeil, pour être à portée de l'imprimerie Creté où se composait le livre, & dont les ouvriers ont dû garder le souvenir de ce séjour.
   En somme, ces minuties, cette fureur de remaniement dont gémissaient les éditeurs, ont profité au livre en lui donnant ce cachet de perfection qui assure la durée.
   Nous n'avons pas à apprécier ici les mérites de la traduction de Charles Baudelaire, désormais classique & indétrônable. L'auteur a résolu le problème d'être libre & brillant comme l'inspiration, malgré les gênes innombrables de cette transposition d'une langue dans une autre, & d'être gracieux en dansant, comme disait Balzac, avec les fers aux pieds.
   Pour moi, en lisant cette prose si claire, si souple, si agile, j'ai peine à me persuader que Poë n'ait pas profité en quelque chose à une telle interprétation; de même qu'on a dit autrefois que Hoffmann avait bénéficié du style élégant de son traducteur, M. Loèwe Weimars. Pour arriver à un tel résultat, il fallait, outre un talent supérieur, une rare énergie de sympathie; & cette sympathie, on la retrouve vive & palpitante à chaque page de la traduction de Charles Baudelaire. Quel dévouement à son auteur! Quel éloquent plaidoyer pour le génie malheureux, méconnu, méprisé même, que ces deux préfaces intitulées : Edgar Poë, sa Vie & ses Oeuvres, & Notes nouvelles sur Edgar Poë! Baudelaire s'était identifié avec son modèle au point d'épouser toutes vives ses amitiés & ses haines. Et jamais, certainement, Poë lui-même n'eût été plus âpre envers ses, ennemis & ses détracteurs, plus tendre envers Mss Cleems, sa bienfaitrice, & Mss Francy Ofgood, son amie, que ne l'est son traducteur dans cette véhémente oratio pro poëta.
   En naturalisant Edgar Poë près des lecteurs français, Baudelaire, comme l'a dit un critique-poëte, a ajouté une note au clavier de nos admirations -& de nos jouissances.
   
   
   V LES FLEURS DU MAL
   Cependant les poésies, l'oeuvre principale de Baudelaire, restaient inédites, au moins comme livre, car de nombreux extraits en avaient déjà paru dans les journaux & dans les revues. La publication en avait été souvent annoncée sous des titres divers. D'abord sur la couverture du Salon de 1846, sous le titre des Lesbiennes. Au même endroit se trouve annoncé le Catéchisme de la Femme aimée, livre qui n'a jamais été fait, & dont il n'a paru qu'un échantillon dans le Corsaire-Satan. En 1850, un journal d'éducation, le Magasin des Familles, publia deux pièces : le Châtiment de l'Orgueil & le Vin des honnêtes gens, avec cette annonce : - Ces deux morceaux inédits sont tirés d'un livre intitulé LES LIMBES, qui paraîtra très prochainement, & qui est destiné à représenter les agitations & les mélancolies de la jeunesse moderne.
   Le titre de Fleurs du Mal, qui fut donné à Baudelaire par un ami, a été pris pour la première fois en tête d'un long extrait publié dans la Revue des Deux-Mondes, & accompagné d'une note prudente & timorée qui ressemblait à un désaveu ou à une excuse, & que Baudelaire garda longtemps sur le coeur.
   Voici cette note qu'on peut être curieux de relire aujourd'hui :
   « En publiant les vers qu'on va lire, nous croyons montrer une fois de plus combien l'esprit qui nous anime est favorable aux essais, aux tentatives dans les sens les plus divers. Ce qui nous paraît ici mériter l'intérêt, c'est l'expansion vive & curieuse, même dans sa violence, de quelques défaillances, de quelques douleurs morales que, sans les partager, ni les discuter, on doit tenir à connaître, comme un des signes de notre temps. Il nous semble d'ailleurs qu'il est des cas où la publicité n'est pas seulement un encouragement; où elle peut avoir l'influence d'un conseil utile, & appeler le vrai talent à se dégager, à se fortifier, en élargissant ses voies, en étendant son horizon. »
   Ainsi donc, en publiant les vers de Baudelaire, la Revue des Deux-Mondes se flattait de travailler à son amendement & peut-être à sa pénitence. Elle espérait l'amener à correction, en lui faisant peur de sa propre image dans le miroir de ses pages. Quand donc les directeurs de Revue guériront-ils de cette illusion d'être des directeurs d'âmes & des professeurs de littérature ? Et que penser encore de cette prétention de montrer un encouragement dans la publicité d'une Revue? Qui donc, aujourd'hui qu'il n'est plus, peut passer pour avoir le plus honoré l'autre, de la Revue des Deux-Mondes en publiant les vers de Baudelaire, ou de Baudelaire en donnant ses vers à la Revue des Deux-Mondes?
   
   En 1857, un de nos amis se fit éditeur. Auguste P. Malassis, élève de l'École des Chartes en 1848, s'était mêlé au monde de la littérature & des journaux, & y avait noué connaissance avec quelques-uns des écrivains de son âge : Chennevières, Champfleury, Nadar, & particulièrement avec Baudelaire. La mort de son père, imprimeur à Alençon, lui fit quitter Paris pour aller prendre la direction des ateliers paternels, vieille maison quatre fois séculaire, & qui peut montrer des brevets signés de Marguerite de Valois. Au bout de deux ans, Malassis, esprit très-actif, commença à trouver trop de loisirs dans la vie de province. Ses presses, uniquement occupées par le journal du département & par les impressions de la préfecture, chômaient six mois de l'année. Il eut l'idée d'employer la morte-saison à l'impression d'ouvrages de son choix, anciens & modernes, où il pût mettre plus de goût & d'intérêt que n'en comporte la composition d'un -journal de province & d'actes administratifs.
   Son coup d'essai, son prospectus fut cette charmante édition des Odes funambulesques, - je parle, bien entendu, de l'édition anonyme de 1857, - que les catalogues cotent actuellement au quadruple du prix d'origine, &où l'éditeur sut mettre l'élégance typographique en parfait accord avec le talent- du poëte.
   En ce temps-là, on s'en souvient, après le hideux carnaval de la librairie à quatre sous, à deux sous, à un franc, un réveil de l'art typographique s'organisait dans les provinces. Perrin à Lyon, Herrissey à Évreux, d'autres encore à Lille & à Strasbourg, publiaient des livres confectionnés avec un goût un peu pédant peut-être, excessif comme toutes les réactions, mais que les amateurs adoptaient & s'habituaient à payer cher. Malassis se plaça à côté d'eux. Sans tomber dans les excès de l'archaïsme & de la typographie calligraphique, il fabriqua pour trois francs, pour quatre francs, pour deux francs, de jolis volumes, solidement imprimés sur bon papier, avec' titres en rouge & ornés de fleurons, d'initiales & de culs-de-lampe d'un bon choix. Plus tard, il y joignit des frontispices gravés par Braquemond; qui peut dater de ces premières relations avec Malassis cette résurrection de l'eau-forte, dont il a été le promoteur & dont il a recueilli la gloire. Ces petits livres ont fait leur chemin vers les .bibliothèques soignées. Il y a aujourd'hui des collectionneurs d'éditions-Malassis, qui perdent le sommeil pour une plaquette qui leur manque. C'est aller bien loin dans le dilettantisme; mais, extravagance à part, on peut dire que ces éditions, sagement & honnêtement conditionnées, étaient bien selon le goût & le besoin du temps où elles parurent, suffisamment jolies & pas trop chères. On doit regretter aussi que l'éditeur n'ait pas su allier au sentiment de l'art qu'il avait à un haut degré, un peu de cet esprit positif du négociant qui assure la durée des entreprises. Il faut le regretter pour sa propre fortune & aussi pour les auteurs dont il avait formé sa clientèle, & qui n'oublieront jamais l'essor que pendant un moment il a donné à leurs travaux. Esprit très-lettré & érudit, Aug. Malassis aimait la littérature & s'y connaissait (pour son malheur, diront quelques-uns; pour son honneur, dis-je). On en peut juger par le catalogue de ses éditions & par la place qui y est donnée, à la forme suprême & par excellence, à la pure essence des littératures, à la poésie. En six ans, de 1857 à 1862, il a publié : - Les Odes funambulesques, les poésies complètes de Théodore de Banville, & les poésies complètes de Leconte de Lisle; les Poésies barbares, du même; deux éditions des Fleurs du Mal; les Émaux & Camées de Théophile Gautier; les poésies complètes de Sainte-Beuve; les Améthystes de Th. de Banville, & vingt autres recueils de poésies de différents auteurs anciens & modernes; auxquels s'adjoignent les Portraits du XVIIIe siècle de Charles Monselet; les Contes & les Lettres satiriques & critiques d'Hippolyte Babou ; la vie d'Honoré de Balzac de Théophile Gautier; les Paradis artificiels de Charles Baudelaire; les Essais sur l'Epoque actuelle d'Émile Montégut; les Esquisses parisiennes &. la Mer de Nice de Théodore de Banville; les romans illustrés de Champfleury ;une suite de mémoires & de documents sur la Révolution française; une Histoire de la presse en huit volumes, &c., &c. Malassis serait peut-être riche aujourd'hui s'il avait profité des prix élevés qu'ont acquis ses éditions depuis qu'il a cessé d'être libraire.
   
   Les Fleurs du Mal ont été publiées au commencement de l'été de 1857. Je retrouve parmi des notes de cette année des épreuves corrigées avec la ponctualité & la véhémence que Baudelaire apportait à cette opération. Malassis a conservé tout un dossier de ces épreuves, avec la correspondance à laquelle elles ont donné lieu, & qui serait curieuse à consulter aujourd'hui. On y verrait quelle importance Baudelaire attachait à l'exécution de ses oeuvres ; importance proportionnelle aux soins qu'elles lui avaient coûté. Les Fleurs du Mal furent reçues dans le public lettré & artiste comme un livre attendu & dont les fragments déjà parus dans les journaux avaient excité une vive curiosité.
   En parlant de ce livre, j'éviterais vainement un souvenir qui s'y attache indissolublement, celui du procès & de la condamnation qu'il a encourus. Ce procès causa à Baudelaire un étonnement naïf. Il ne pouvait comprendre, ainsi qu'il l'a écrit plus tard, qu'un ouvrage d'une si haute spiritualité pût être l'objet d'une poursuite judiciaire. Il se sentit blessé dans sa dignité de poète, d'écrivain respectueux de son art & de lui-même par cette accusation, dont les termes le confondaient avec qui, grands dieux! avec les misérables agents du vice & de la débauche, avec des orduriers, des cyniques, avec des propagateurs d'infamies.; car la loi n'a qu'un même mot pour caractériser les licences de l’art, les vertueuses indignations du poëte, & les méfaits de la crapule éhontée & débordée. Tout cela s'appelle indistinctement : attentats aux moeurs! Oui, si Juvénal & Dante lui-même revenaient au monde, & Michel-Ange, & Titien, ils iraient s'asseoir sur les mêmes bancs où comparaissent les profanateurs de la jeunesse & les colporteurs d'estampes licencieuses.
   En sortant de cette audience, je demandai à Baudelaire étourdi de sa condamnation . - Vous vous attendiez à être acquitté?
   - Acquitté! me dit-il, j'attendais qu'on me ferait réparation d'honneur
   Pour lui, ce procès ne fut jamais qu'un malentendu. Et nous-même, sans manquer au respect dû à la magistrature & à ses arrêts, ne pourrions-nous exprimer notre étonnement de cette assimilation d'un excès de littérature à une violence bestiales, d'une fantaisie artistique à un trafic clandestin? Dans un tel procès, ne semble-t-il pas que le premier devoir du tribunal dût être de se récuser & d'en référer à un mieux instruit? Quoi! dans un débat commercial, à propos d'une contestation de prix, ou de salaire, l'expertise serait de droit; & on ne l'invoquerait pas pour un délit relevant d'un art dont les juges ignorent les éléments? Une statue est apportée devant le tribunal : elle est nue; & dans nos climats la nudité est considérée comme indécente & coupable. Aussi les juges condamnent ou vont-ils condamner. Vient un artiste qui leur démontre que la statue est un chef-d'œuvre; qu'elle fait honneur au temps & au pays, & que sa place est dans un musée public, pour servir de modèle & d'enseignement à la jeunesse; & la statue, tout à l'heure réprouvée, est portée au Louvre, & son auteur récompensé & honoré. Que pourrait penser un tribunal de la Vénus couchée ou de la Danaë du Titien ? Que dirait-il de la Léda de Michel-Ange, de l'Antiope de Corrége, des Néréides de Rubens, de l'Andromède de Puget? La loi à la main, il les déclarerait déshonnêtes & punissables.
   De même, dans un poëme, le magistrat est frappé d'un mot cru qui le blesse; il est saisi dune expression forte qui fait image à son esprit ; & il condamne. Que voulez-vous qu'il fasse? Il entend un infortuné s'écrier: - Dieu n'existe pas! Et il conclut que l'auteur est un impie. Où est le poëte-expert qui lui dira que ce cri n'est là que pour exprimer le délire d'un malheureux au désespoir; que telle image est admirable, que tel mot choquant est bien en sa place? qui lui expliquera ce que c'est que le relief & la couleur dans la phrase poétique-, ce que c'est que les privilèges & les droits de l'art; comment il importe à la dignité & à la logique des langues que de certaines propriétés, bannies par décence du langage usuel, soient maintenues & conservées dans le discours écrit, &c., &c., &c. ?
   Pour Baudelaire, l'expertise était toute faite. Les meilleures plumes, les esprits les plus graves avaient déjà plaidé pour lui. - « Nous le laissons sous la caution du Dante! » avait dit Édouard. Thierry en finissant son admirable feuilleton du Moniteur universel. D'autres articles, dont le procès commencé suspendit la publication, celui, entre autres, de Barbe y d'Aurevilly dans le Pays, avaient révélé, en le développant, le vrai sens du livre & caractérisé le génie du poëte. Ajoutons, pour l'exemple, que M. Paulin Limayrac, alors chargé de la critique littéraire au Constitutionnel, avait écrit, comme ab irato, un manifeste, où, tout en rendant justice au talent, il protestait contre les tendances du livre. Mais en apprenant que les Fleurs du Mal étaient poursuivies, M. Limayrac s'était souvenu qu'il avait été auteur & poëte, &, très-noblement, avait retiré son article.
   Baudelaire ne fut pas défendu. Son avocat, homme de talent d'ailleurs, très-intelligent & très-dévoué, s'épuisa dans la discussion des mots incriminés, de leur valeur, de leur portée. C'était s’égarer. Sur ce terrain, qui était celui de l'accusation, on devait être battu. Pour vaincre, il fallait, ce me semble, transporter la défense dans des régions plus élevées. C'était le cas peut-être, si l'on me passe cette comparaison ambitieuse, de se souvenir du plaidoyer d'Hypérides, & d'enlever la bienveillance des juges en leur montrant au grand jour la beauté de l'oeuvre accusée.
   « Qui donc; aurais-je dit d'abord, est cet homme que voici devant vous? Est-ce un de-ces écrivains sans conscience & sans vergogne, vivant au jour le jour & servant le public au gré de sa fantaisie & de son indiscrétion? Est-ce un étourdi se jetant dans le scandale par amour de la publicité ? un impatient de l'obscurité cherchant le succès aux dépens de l'honneur & de la dignité ? Non; c'est un homme mûri par l'étude & la méditation. Son nom ne se lit qu'en bon endroit; ses ambitions sont nobles; ses amitiés sont illustres. Ce n'est ni un pamphlétaire, ni un journaliste, ni un feuilletonnier; c'est un littérateur, & un littérateur dans la plus noble acception du mot, un poëte. »
   Mais, avant tout, c'est un homme du meilleur monde. Le deuil qu'il porte, c'est celui de son beau-père, un officier général qui fut deux fois ambassadeur. Son père, professeur émérite, esprit lettré & artiste, était l'ami de tout ce qu'il y avait de distingué en son temps dans les lettres & dans les arts, & avait rempli des fonctions élevées de l'ordre administratif. Ses antécédents? C'est d'abord deux livres d'art, deux traités d'esthétique, dont l'un, le second, passe, au sentiment des meilleurs juges, pour un véritable catéchisme de peinture moderne. C'est ensuite une traduction laborieuse & méritoire des oeuvres du plus étrange & du plus étonnant génie du Nouveau-Monde, travail admirable, unique peut-être, qui a conquis l'approbation des deux nations, & où l'interprète a peut-être dépassé l'original. Sur le mérite de cet ouvrage, je pourrais citer témoignages sur témoignages; j'en ai les mains pleines; je n'en citerai qu'un seul, celui d'un journal anglais, qui dernièrement disait qu'Edgar Poë était heureux d'avoir trouvé à son service à la fois la science d'un linguiste & l'enthousiasme d'un poëte. Voilà par quels travaux mon client a préparé l'avénement de ce livre qu'on voudrait vous faire trouver coupable. Voilà les garants que nous avons de la noblesse de son esprit & de son amour pour les belles études. »
   Puis, passant au livre lui-même, j'aurais dit - « A quoi bon éplucher un recueil de poëmes comme un pamphlet ou une brochure politique? Sommes-nous compétents, d'ailleurs? Avons-nous qualité pour décider de la valeur d'une oeuvre dont les mérites nous échappent'? Qui sait si un poëte émérite ne nous montrerait pas des beautés là où nous trouvons des délits? Ce que je sais, c'est que ce livre m'a ému, qu'il m'a transporté hors de moi-même dans des régions sereines & lumineuses où mon esprit n'était jamais monté; c'est que ces peintures, nettes & franches, cruelles même parfois, m'ont fait rougir des vices de mon temps, sans me faire jamais détester les coupables, car une pitié profonde circule à travers ces pages indignées d'un satiriste humain & charitable. »
   Et là-dessus j'aurais ouvert le livre ; & avec l'émotion du souvenir & de l'admiration reconnaissante, j'aurais récité, par exemple, les belles stances qui finissent la pièce intitulée : Bénédiction, & qui font un hymne si éloquent à la souffrance & à la résignation du poëte :
   
   Vers le ciel où son œil voit un trône splendide,
   Le poëte serein lève ses bras pieux,
   Et les vastes éclairs de son esprit lucide
   Lui dérobent l'aspect des peuples furieux.
   
   Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance
   Comme un divin remède à nos impuretés,
   Et comme la meilleure & la plus pure essence
   Qui prépare les forts aux saintes voluptés !
   
   Je sais que vous gardez une place au poëte
   Dans les rangs bienheureux des saintes Légions,
   Et que vous l'invitez à l'éternelle fête
   Des Trônes, des Vertus, des Dominations.
   
   Je sais que la douleur est la noblesse unique
   Où ne mordront jamais la terre & les enfers;
   Et qu' il faut, pour tresser ma couronne mystique,
   Imposer tous les temps & tous les univers.
   
   Mais les bijoux perdus de l'antique Palmyre,
   Les métaux inconnus, les perles de la mer,
   Montés par votre main, ne pourraient pas suffire
   A ce beau diadème éblouissant & clair.
   
   Car il ne sera fait que de pure lumière,
   Puisée au foyer saint des rayons primitifs,
   Et dont les yeux mortels, dans leur splendeur entière,
   Ne sont que des miroirs obscurcis & plaintifs.
   
   J'aurais lu encore cet admirable sonnet, l'Ennemi, qui est comme le testament même du poëte; j'aurais lu ce final fulgurant & tumultueux, - un final à la Beethowen - des Femmes damnées (descendez, descendez, lamentables victimes) .
   J'aurais lu ces pièces où palpite la sympathie pour les infortunés & les humbles, l'Ame du Vin, la Mort des pauvres. Puis, posant le livre, j'aurais dit: « - Est-ce assez beau? Est- ce assez beau, M. le procureur impérial? Et vous qui réclamez contre nous un « avertissement, » que ne pouvez-vous avertir tous les poëtes de l'empire d'avoir à nous donner souvent de pareils vers! »
   « Et prenez garde, aurais-je ajouté. Ce règne sans doute est un grand règne. Il a l'éclat, il a la force; il a l'ambition de toutes les gloires. Il en est une cependant qui jusqu'ici lui résiste, celle qui perpétue les autres & dore d'un rayon durable le règne d'un Louis XIV & le règne d'un François Ier. Celle-là, c’est le poëte qui la donne. Ne découragez donc pas les poëtes. Vous en tenez un; gardez-vous de l'humilier. »
   C'est ainsi que j'aurais parlé, fort de ma conscience et assuré du consentement de tous. Et si, par ces franches paroles, je n'avais pas emporté l'acquittement de mon client, j'aurais eu du moins la satisfaction de le défendre sur son terrain & sans le faire descendre de son rang.
   J'ai dit que Baudelaire n'avait pas été défendu : il l'a été cependant. Sa meilleure défense fut la contenance embarrassée du ministère public. En apprenant le nom du magistrat distingué qui devait soutenir l'accusation, les amis de Baudelaire avaient pris confiance. Le souvenir récent d'un procès fameux, où le jeune substitut s'était élevé très-haut, leur faisait espérer qu'ayant affaire à un poëte, il se départirait des minuties de l'enquête & de la roideur du réquisitoire. On s'attendait à le voir planer & se maintenir à la hauteur d'un procès poétique. En l'entendant, il nous fallut rabattre un peu de cet espoir. Au lieu de généraliser la cause & de s'en tenir à des considérations de haute morale, M. P*** s'acharna sur des mots, sur des images; il proposa des équivoques, des sens mystérieux auxquels l'auteur n'avait pas songé, atténuant ses sévérités par des protestations d'indulgence naïve : - « Mon Dieu! je ne demande pas la tête de M. Baudelaire ! je demande un avertissement seulement.... »
   Un avertissement? Et n'était-ce pas le plus dur qu'on pût trouver que cette comparution sur ces bancs infâmes où s'étaient assis avant lui des malfaiteurs, des filous, des filles publiques, des marchands de photographies obscènes? Quoi! Il était là ce poëte, cet honnête homme, essuyant avec son habit cette poussière immonde! & ce n'était pas assez pour vous?
   On se rappelle quelle fut l'issue du procès. On écarta le grief d'outrage à la morale religieuse, & six pièces furent retranchées de ce volume qui en contenait cent. Un illustre académicien, fort attentif au débat, faisait remarquer au condamné les termes du considérant : - Attendu que si le poëte... . « - Notez bien ce mot, disait-il. Point d'accusé; le poëte!.... le poëte ! Tout est là! »
   Il triomphait de cette nuance. Baudelaire, lui, ne triomphait pas du tout. Pourtant, i1 ne fit point appel. Peut-être, après cette première épreuve, n'espérait-il pas un succès plus heureux devant une autre juridiction; & peut-être sentait-il que la justice se dégagerait d'autant moins envers lui qu'elle manquait des lumières nécessaires pour le bien juger.
   J'ai déjà dit quelles étaient ses impressions en sortant de l'audience. Ce procès lui resta sur le coeur comme un affront.
   Lorsque, plus tard, après le succès de la seconde édition du livre, l'éditeur en voulut donner une troisième, plus ornée & faite à plus grands frais que les précédentes,, Baudelaire eut la tentation de s'expliquer devant le public. On a retrouvé dans ses cartons trois projets de préface, ébauchés dans des tons différents. Tous trois accusent la lassitude, le dégoût de critiques injustes, un abandon de soi-même & de tout, qui fait peine, si l'on longe que sans doute le mal envahissant y avait part; car ces courtes ébauches, incomplètes & inconséquentes nous sont revenues de Bruxelles. « S'il y a, » est-il dit, « quelque gloire à n'être pas compris, ou à ne l'être que très-peu, l'auteur de ce petit livre peut se vanter de l'avoir acquise & méritée d'un seul coup. Offert plusieurs fois à divers éditeurs qui le repoussèrent avec horreur, poursuivi & mutilé en 1857 par suite d'un malentendu fort bizarre, lentement rajeuni (?), accru & fortifié pendant quelques années de silence, disparu de nouveau grâce à mon insouciance, ce produit de la Muse des derniers jours, encore avivé par quelques nouvelles touches violentes, ose affronter encore aujourd'hui, pour la troisième fois, le soleil de la sottise.... « Ce livre restera sur toute votre vie comme une tache, » me prédisait dès le commencement un de mes amis. En effet, toutes mes mésaventures lui ont jusqu'à présent donné raison. Mais j'ai un de ces heureux caractères qui tirent une jouissance de la haine & qui se glorifient dans le mépris. Mon goût diaboliquement passionné de la bêtise me fait trouver des plaisirs particuliers dans les travestissements de la calomnie. Chaste comme le papier, sobre comme l'eau, porté à la dévotion comme une communiante, inoffensif comme une victime, il ne me déplairait pas de passer pour un débauché, un ivrogne, un impie & un assassin. » Ces derniers mots donnent la clef des inconséquences dont s'indignaient les simples, & qui n'étaient que forfanteries & mystifications.
   Ce qui lui tenait le plus au coeur, c'était le « malentendu » qui lui avait fait attribuer par bon nombre de gens les vices & les crimes qu'il avait dépeints ou analysés. Autant vaudrait accuser de régicide un peintre qui aurait représenté la mort de Céfar. N'ai-je pas entendu moi-même un brave homme porter sérieusement au décompte des mérites de Baudelaire le fait d'avoir maltraité un pauvre vitrier qui n'avait pas de verres de couleur à lui vendre? Le naïf lecteur de journaux avait pris au positif la fable du Vitrier dans les Poëmes en prose ! Combien d'autres ont tout aussi logiquement accusé l'auteur des Fleurs du mal de férocité, de blasphème, de dépravation & d'hypocrisie religieuse! Ces accusations, qui l'amusaient lorsqu'elles lui étaient jetées directement dans la discussion par un adversaire irrité & dupe de ses artifices de rhétorique, avaient fini par le lasser lorsqu'il s'était vu composer une légende d'abomination. Il avait été choqué, lors du procès, de trouver si peu d'intelligence ou de bonne foi chez de certains juges de la presse, les uns myopes, les autres tartufes de vertu. Aussi, dans les trois ébauches dont nous parlons; le projet de se disculper est-il aussitôt retiré qu'annoncé.« Peut-être, dit-il, le ferai-je un jour pour quelques-uns & à une dizaine d'exemplaires » Et encore ce projet ainsi amendé & restreint dans son exécution lui parait-il bientôt superflu. « A quoi bon?.... Puisque ceux dont l'opinion m'importe m'ont déjà compris, & que les autres ne comprendront jamais? »
   Ce qu'on peut regretter le plus de ce projet abandonné, c'est l'exposition que Baudelaire avait voulu faire de sa méthode & de sa doctrine poétiques. Cette partie, dont le développement eût été si intéressant, gît à l'état de sommaire ou d'enoncé, en quelques lignes, sur un simple feuillet de papier :
   
   Comment la poésie touche à la musique par une prosodie dont les racines plongent plus avant dans l'âme humaine que ne l’indique aucune théorie classique;
   Que la poésie française possède, comme les langues latine & anglaise, une prosodie mystérieuse -& méconnue;
   Pourquoi tout poëte qui ne sait pas au juste combien chaque mot comporte de rimes, est incapable d'exprimer une idée quelconque ; Que la phrase poétique peut imiter (& par là elle touche à l'art musical & à la science mathématique) la ligne horizontale, la ligne droite ascendante, la ligne droite descendante ; qu'elle peut monter à pic vers le ciel sans s'essouffler, ou descendre perpendiculairement vers l'enfer avec la vélocité de toute pesanteur; qu'elle peut suivre la spirale, décrire la parabole, ou le zig-zag, en figurant une série d'angles superposés;
   Que la poésie se rattache aux arts de la peinture, de la cuisine & du cosmétique par la possibilité d'exprimer toute sensation de suavité ou d'amertume, de béatitude ou d'horreur, par l'accouplement de tel substantif avec tel adjectif analogue ou contraire.
   
   Ici revient, comme application de ses principes, la prétention d'enseigner à tous venants, & en vingt leçons, l'art d'écrire convenablement une tragédie ou un poëme épique.
   « Je me propose, ajoute Baudelaire, pour vérifier de nouveau l'excellence de ma méthode, de l'appliquer prochainement à la célébration des jouissances de la dévotion & des ivresses de la gloire militaire, bien que je ne les aie jamais connues... . »
   Essaierons-nous à notre tour cette justification à laquelle Baudelaire avait renoncé par fatigue & par ennui?
   Assurément ce n'est pas le courage qui nous manquerait, & les éléments ne nous feraient pas défaut. Si nous ne l'entreprenons point, c'est qu'il nous semble que ce n'en est plus la peine. Les Fleurs du mal ont gagné leur procès en appel au tribunal de la littérature & de l'opinion publique. Les magnifiques plaidoyers de Théophile Gautier, les approbations, tant publiques que particulières, des maîtres de la poésie contemporaine, de Victor Hugo, de Sainte-Beuve, d'Émile Deschamps, &c., &c., ont effacé jusqu'au souvenir de ce « malentendu, » dont notre ami avait été si vivement choqué. Reste le livre, déformais serein & inattaquable, & dont les blessures ont été richement réparées par de nouvelles pousses. Livre, sinon classique, du moins classé, les Fleurs du mal n'ont plus besoin d'être défendues.
   
   
   VI DERNIÈRES ANNÉES A PARIS
   Lorsque parut la seconde édition des Fleurs du mal, on peut dire que Baudelaire était en pleine possession de la renommée. Les critiques amères & injustes, dont le livre avait été l'objet, lors de sa première apparition, s'étaient tues à ce second avénement. L'auteur & l'œuvre avaient profité à ces premières attaques qui consolident le succès par la résistance. Ceux qui ont vu Baudelaire à ce moment de sa vie, souriant, frais, jeune encore sous ses longs cheveux blanchissants, ont pu reconnaître en lui l'action salutaire & calmante du temps &.de la faveur conquise. Les inimitiés désarmaient; des sympathies nouvelles, jeunes, venaient à lui. Lorsqu'à la fin de la journée, il descendait sur le boulevard, il trouvait sur son passage toutes les mains ouvertes, & il les serrait toutes, mesurant son exquise politesse sur le degré d'habitude, ou de familiarité. Sous cette impression de bienveillance générale, les âpretés, les méfiances de sa jeunesse avaient disparu. Il était devenu plus qu'indulgent, débonnaire, patient à la sottise & à la contradictions. Chacun trouvait en lui un causeur charmant, commode, suggestif, bon vivant, inoffensif pour tous, paternel & de bon conseil pour les jeunes. Les ouvrages qu'il publia de l'une à l'autre édition des Fleurs du mal, & après la seconde, les Paradis artificiels, le Salon de 1859, la Notice sur Théophile Gautier, les Caricaturistes français & étrangers, les troisième & quatrième volumes de la traduction des oeuvres d'Edgar Poë, Aventures de Gordon Pym & Eureka, l'étude sur Constantin Guys & l'étude -sur Delacroix, enfin les Poëmes en prose, oeuvre originale, commencée à l'imitation ou mieux à l'émulation des Fantaisies de Louis Bertrand, mais à laquelle le génie particulier de l'émule enleva bientôt tout caractère d'imitation, tous ces ouvrages, aussi variés que nombreux, fortifièrent le succès du poëte & engraissèrent son laurier. Je ne saurais laisser passer sans mention spéciale le Salon de 1859, qui fut peu remarqué à cause du peu de publicité du recueil, d'ailleurs très-estimable, où il parut. Ce travail, plus développé que les autres oeuvres du même genre publiées par Baudelaire (il a soixante pages de Revue, d'un texte compacte), est écrit avec une maturité, une sérénité parfaites. C'est comme le dernier mot, l'expression suprême des idées d'un poëte & d'un littérateur sur l'art contemporain; c'est le bilan des enthousiasmes, des illusions & aussi des déceptions que nous ont causés, à tous, les artistes dont nous nous sommes tour à tour épris & détachés. L'auteur a mêlé à ses jugements des biographies, des anecdotes, des rêveries poétiques et philosophiques, qui font l'office & l'effet des intermèdes de musique dans une comédie. Au ton dont il parle de ses justiciables, sculpteurs, peintres, graveurs, dessinateurs, on sent qu'il les a aimés & qu'il s'est associé à leur destinée et à leurs efforts. Je note une page saisissante sur l'infortuné Méryon, dont le talent mystérieux & pathétique allait à l'âme de Baudelaire; plus loin une recommandation chaleureuse & insistante pour un jeune peintre de marines, qu'il avait connu au Havre, M. Boudin. Il est pris de repentirs à l'endroit de tels peintres qu'il avait fort malmenés dans sa jeunesse; & en même temps il réclame contre l'ingratitude du public envers des artistes bruyamment applaudis il y a trente ans,&depuis lors mis en oubli. C'est une histoire, & c'est une confession. Je ne crois pas que nulle part ailleurs on ait parlé plus complétement, avec une éloquence plus ingénieuse & plus de sympathie des campagnes de l'art contemporain.
   Ainsi, il s'acheminait vers cette vie de repos, ordonnée & calme, à laquelle il aspirait depuis longtemps. La petite maison de sa mère à Honfleur & son jardin de fleurs suspendu au bord de la Manche lui apparaissaient comme le nid, comme la retraite prédestinée. Il y expédiait peu à peu les collections de dessins & d'estampes, les tableaux, les livres dont il faisait acquisition dans ses promenades, ou qu'il recevait en présent de ses amis. Selon son projet, sa vie devait se partager entre ces deux séjours : il irait se reposer de l'agitation de Paris en face d'un horizon immuable, au bruit cadencé de l'Océan, de cette mer qu'il avait tant aimée & tant chantée. Il travaillerait là régulièrement, sans trouble, à loisir ; puis, las de solitude & d'infini, il reviendrait chercher la distraction & l'excitation nécessaires pour remettre son esprit en haleine. Il réglerait ici ses affaires avec les éditeurs & les journaux, ferait ses recettes, paierait ses créanciers; il reverrait le Louvre, les boulevards, les théâtres, visiterait ses amis, &, sa curiosité amusée, ses oreilles repues, il retournerait dans son ermitage. Le plan n'était pas seulement admirable; il était sage & pratique.
   Hélas! comme le dit Théophile Gautier aux dernières pages de sa biographie d'Honoré de Balzac : « C'était trop beau! » Baudelaire aussi devait justifier la superstition des musulmans, qui redoutent, comme un avant-coureur de calamités, la plénitude du bonheur,
   
   
   VII BRUXELLES
   Au mois d'avril 1864, Baudelaire partit pour la Belgique. Il avait entendu parler de grands succès obtenus à Bruxelles par les littérateurs français en faisant des lectures & des conférences publiques. Là-dessus il avait rêvé les magnifiques profits réalisés en Angleterre & en Amérique par Dickens, par Thakeray, par Longfellow, & par Edgar Poë même, revenus riches après une tournée employée à exploiter de ville en ville un même livre ou une même leçon. Il comptait aussi entrer en relation avec une importante maison de librairie pour une édition définitive de ses oeuvres. Ni l'un ni l'autre projet ne réussirent selon son espoir. Il donna en effet quelques séances au Cercle des Arts, puis dans un salon particulier. Les lectures qu'il fit au Cercle de la Biographie de Théophile Gautier, de ses articles sur Delacroix, & de diverses pièces des Fleurs du Mal, eurent un succès honorable, mais peu fructueux. Baudelaire s'était trompé sur les résultats de sa tentative, en confondant l'esprit & les habitudes de peuples très-différents. Est-ce parce qu'il sentit la partie perdue, qu'à l'ouverture d'une des séances suivantes il compromit son succès littéraire par une de ces facéties qu'il ne savait pas retenir & qui lui fut inspirée peut-être par la tenue sévère & guindée de son auditoire?
   Quant à l'éditeur; il fit la sourde oreille & se comporta même, nous dit-on, assez légèrement.
   
   En apprenant ces déconvenues, les amis de Baudelaire espérèrent son retour. Il leur manquait en effet; il manquait à Paris, au Paris intelligent & causant, auquel sa conversation substantielle & son esprit actif faisaient vraiment faute. On vit avec étonnement son absence se prolonger sans raison apparente. Aux sollicitations qu'on lui adressa, il répondit qu'il préparait un ouvrage sur, ou plutôt contre la Belgique, qu'il avait prise en horreur après un mois de séjour. D'un autre côté, quelques-uns de nos amis qui le visitèrent à Bruxelles rapportèrent qu'il ne faisait rien. Il se provincialisait, disaient-ils, & tombait dans le rabâchage & dans l'oisiveté. En fait, pendant ces deux années de séjour en Belgique, Baudelaire ne publia guère qu'un volume, le cinquième & dernier tome de la traduction d'Edgar Poë, Histoires grotesques & sérieuses (1864), & plus tard, vers la fin (1866), les Nouvelles Fleurs du Mal, livraison du Parnasse contemporain, où les pièces déjà imprimées sont en grande majorité sur les inédites. On ne doit. compter que pour mémoire les Épaves, publication subreptice que Baudelaire n'avouait pas & à laquelle il ne consentit que par condescendance au désir d'un ami.
   Après plusieurs mois d'attente, nous commençâmes à soupçonner que Baudelaire pourrait bien être retenu à Bruxelles pour quelque motif extra-littéraire.
   On tenta, pour le décider à revenir, l'effet d'une proposition collective. Baudelaire refusa. « Son ouvrage avançait; il recueillait ses notes. » Des notes, c'est en effet tout ce qu'on a trouvé de cet ouvrage mystérieux dont le titre était encore à chercher. Ces notes, inimprimables à cause de leur concision rudimentaire & de la fréquente crudité d'expression, sont curieuses & telles qu'on les pouvait attendre d'un esprit aussi aiguisé par l'habitude de l'observation. Elles sont classées en trente-trois liasses ou layettes sous des titres spéciaux & avec des sommaires détaillés qui égalent presque en étendue la totalité des notes. Du reste, nulle rédaction; les phrases sont presque partout à l'infinitif ou à l'indicatif précédé du que : « - Que la Belgique... &c. » La haine de Baudelaire pour la Belgique, ou plutôt pour les Belges, était arrivée peu à peu à l'exaspération; & certes les mécomptes des premiers jours n'entraient pour rien dans cette aversion.
   Ce n'est pas qu'il ne comptât quelques amis à Bruxelles; mais l'humeur, les moeurs de la population le blessaient jusqu'au vif. Il était surtout choqué de retrouver dans les habitudes & dans les opinions une caricature grossière de la France, nos défauts poussés à l'exagération sans la compensation de nos qualités : amour sans galanterie, familiarité sans politesse, impertinence sans esprit, impiété sans élégance, vanterie sans légèreté, propreté paradoxale. Tout, jusqu'aux visages, jusqu'à la démarche, lui déplaisait. Le régime de table, dont il se plaint beaucoup (viandes bouillies, pain fade, pas de ragoûts, ni de légumes, ni de fruits, le faro remplaçant le vin dans tous les restaurants), ne valait rien pour lui, & a peut-être été pour quelque chose dans sa maladie. Il y aurait sans doute plus d'une observation fine & profonde à relever dans les pages où il explique les causes de la faveur européenne du gouvernement & de la nation belges, « enfants gâtés des gazettes »; où il examine, en la contestant, la sagesse proverbiale du roi Léopold 1er, où il traite la question de l'annexion, &c., &c. Néanmoins, je doute, à cause de la négligence & de la brutalité de la rédaction, qu'on pût rien tirer de ce manuscrit que de rares & courts extraits.
   
   Dans l'été de 1865, Baudelaire traversa Paris, pour quelque affaire, & me fit cet extrême plaisir de venir me voir. Malgré les bruits alarmants sur sa santé, qui avaient déjà couru, je ne le trouvai point changé. Peut-être un peu grossi, ou plutôt alourdi, ce qui pouvait être l'effet du régime du pays, il avait du reste bonne prestance; il était gai & jaseur. L'oeil était clair, & la parole libre & sonore. Il accula pourtant quelques dérangements au commencement de la saison : étourdissements, douleurs de tête; mais comme il ne parlait qu'au passé & que, d'ailleurs, il me parut en bon point; je le crus guéri, & je mis les alarmes sur le compte des pessimistes. Nous passâmes toute une demi-journée ensemble avec Th. de Banville, son plus ancien ami. J'épuisai ma logique à lui persuader de ne pas repartir. Mais il résista. II lui fallait, me dit-il, absolument retourner à Bruxelles, ne fût-ce que pour aller chercher ses papiers qu'il y avait laissés; & puis, le plan de son livre s'était agrandi : il voulait ajouter à ses notes sur Bruxelles des renseignements sur les principales villes belges, Anvers, Malines, Gand, Bruges, Liège, Namur. Je lui rapportai, pour le piquer de vitesse, ces mots que m'avait dit un jour Théophile Gautier
   « Ce Baudelaire est étonnant! Conçoit-on cette manie de s'éterniser dans un pays où l'on souffre? Moi, quand je suis allé en Espagne,. à Venise, à Constantinople, je savais que je m'y plairais ,& qu'au retour je ferais un beau livre. Lui, Baudelaire, il reste à Bruxelles, où il s'ennuie, pour le plaisir de dire qu'il s'y est ennuyé ! »
   Il rit, & me dit adieu , m'assurant que son retour ne pouvait pas tarder de plus de deux mois.
   Ce jour est le dernier où les amis de Baudelaire l'aient possédé tout entier, parlant & agissant. Au commencement de l'année suivante, les bruits alarmants circulèrent de nouveau, plus précis & plus significatifs. J'écrivis à Baudelaire pour lui reprocher de lasser ses amis dans l’inquiétude, le priant de m'envoyer, soit une consultation écrite de son médecin, soit une description détaillée de son état & des traitements qu'on lui faisait suivre, d'après laquelle je pusse consulter un médecin de Paris.
   
   Le 5 février il me répondit :
   « .... Ce n'est pas chose facile pour moi que d'écrire. Si vous avez quelque bon conseil à me donner, vous me ferez plaisir. À proprement parler, depuis vingt mois j'ai été presque toujours malade... En février de l'année dernière, violente névralgie à la tête, ou rhumatisme aigu, lancinant; quinze jours à peu près. Peut être est-ce autre chose ? Retour de la même affection en décembre. - En janvier, autre aventure : un soir, à jeun, je me mets à rouler & à faire des culbutes comme un homme ivre, m'accrochant aux meubles & les entraînant avec moi. Vomissements de bile ou d'écume blanche. Voilà invariablement la gradation : je me porte parfaitement bien, je suis à jeun, & tout à coup, sans préparation ni cause apparente, je sens du vague, de la distraction, de la stupeur; & puis une douleur atroce à la tête. Il faut absolument que je tombe, à moins que je ne sois en ce moment-là couché sur le dos. - Ensuite sueur froide, vomissements, longue stupeur. Pour les névralgies, on m'avait fait prendre des pilules composées de quinine, de digitale, de belladone & de morphine. Puis application d'eau sédative & de térébenthine, très-inutile d'ailleurs, à ce que je crois. Pour les vertiges, eau de Vichy, valériane, éther, eau de Pullna. - Le mal a persisté. Mainte nant des pilules dans la composition desquelles je me souviens qu'il entre de la valériane, ou de l'oxyde de zinc, de l'affa foetida, &c., &c. C'est donc de l'anti-spasmodique? -- Le mal persiste. Et le médecin a prononcé le grand mot : hystérie. En bon français : je jette ma langue aux chiens. Il veut que je me promène beaucoup, beaucoup. C'est absurde. Outre que je suis devenu d'une timidité & d'une maladresse qui me rendent la rue insupportable, il n'y a pas moyen de se promener ici, à cause de l'état des rues & des routes, surtout par ce temps. Je cède pour la première fois au désir de me plaindre. Connaissez-vous ce genre d'infirmité? Avez-vous déjà vu ça?...
   Merci encore une fois pour votre bonne lettre. Donnez-moi la distraction d'une réponse. Serrement de main à Banville, à Manet, à Champfleury, si vous les voyez.
   CHARLES BAUDELAIRE. »
   
   Je portai cette lettre à l'excellent docteur Piogey, notre médecin, notre ami et notre conseiller à tous, qui connaissait depuis longtemps Baudelaire & l'avait plus d'une fois soigné. Il me consola médiocrement, trouva les symptômes très-graves, & refusa de se prononcer avant d'avoir vu le malade.
   Deux mois plus tard (1er avril), notre ami Malassis, qui a été à Bruxelles l'hôte & le compagnon dévoué de Baudelaire, m'écrivait que le mal, qui couvait depuis si longtemps s'était tout à coup déclaré avec violence. Foudroyé de plusieurs attaques d'apoplexie consécutives, Baudelaire avait perdu l'usage de la parole et s'était trouvé paralysé de tout le côté droit. Il était hémiplégique & aphasique. Transporté dans une maison de santé, il en sortit quinze jours après, le 19 avril, lorsque sa mère, Mme Aupick, fut arrivée Bruxelles. On conserva quelque temps l'espoir de le ramener à Honfleur ; mais bientôt les ressources d'une petite ville furent reconnues insuffisantes pour son état. On décida de l'amener à Paris. Il y arriva dans les premiers jours de juillet, accompagné de sa mère & de M. A. Stevens, qui s'était obligeamment offert pour cette conduite. J'allai l'attendre au débarcadère du chemin de fer, plein d'anxiété & même d'effroi. Des bruits contradictoires s'étaient répandus au sujet de la maladie de Baudelaire. On avait parlé de folie à cause de quelques violences que n'expliquait que trop l'impossibilité où il était de se faire comprendre. Lorsque je le vis s'avancer soutenu par M. Stevens, s'appuyant du bras gauche & portant sa canne amarrée au bouton de son habit, j'eus le coeur serré & les larmes me montèrent aux yeux. En m'apercevant, il poussa un éclat de rire, long, sonore, persistant, qui me glaça. Était-il fou, en effet? Je n'avais pas passé un quart d'heure avec lui que j'étais complétement rassuré... hélas ! sur ce point. J'acquis la conviction que Baudelaire n'avait jamais été, triste avantage pour lui sans doute, ni plus lucide, ni plus subtil. En le voyant prêter l'oreille, tout en faisant sa toilette, aux conversations qui se tenaient à voix basse à deux pas de lui & n'en pas perdre un mot, ce que je pus comprendre aux signes d'improbation ou d'impatience qu'il manifestait, échanger des fou-rires avec moi, lever les épaules, hocher de la tête, donner, en un mot, des marques de l'attention la plus soutenue & de l'intelligence la plus nette, je ne doutai pas que la partie que le mal avait respectée en lui ne fût parfaitement saine & active & que son esprit ne fût aussi libre & aussi agile que je l'avais vu l'année précédente. Le fiat fut d'ailleurs constaté par les médecins qui le visitèrent, les jours suivants, MM. Piogey, Laffégue & Blanche. À Bruxelles déjà, malgré des affirmations contraires, produites par des personnes qui ne connaissaient Baudelaire que légèrement & depuis peu de temps, cette intégrité de l'intelligence avait été reconnue par l'homme qui l'a le plus assidûment veillé et observé, par Malassis. - « La gravité de sa maladie, m'écrivait-il, me parait être entièrement dans l'impossibilité de s'exprimer. Et il est clair qu'il a conscience de cette impossibilité ; mais enfin il agit comme un quasi-muet, qui ne pourrait articuler qu'un son & qui tâcherait de se faire comprendre au moyen des variétés d'intonation. Je le comprends assez souvent, en ce qui me concerne; mais c'est dur.... » Ailleurs, il explique, avec des détails trop familiers & trop intimes pour être rapportés ici, les colères & les emportements de Baudelaire par l'ineptie des gens qui l'entourent & qui le servent. Je détache seulement d'une de ces lettres le récit d'une des dernières promenades faites par Baudelaire, & qui fut précédée d'une scène de violence causée par l'inintelligence de la personne qui l'aida à sa toilette. On lui avait présenté des ustensiles malpropres et incommodes; on n'avait pas su deviner ce qu'il demandait ou trouver ce qu'il cherchait. - « Enfin nous partons. Nous faisons un tour dans la verdure (7 juin); nous descendons pour déjeuner dans un petit cabaret. Je lui tiens la conversation la plus égayante que je puis. Et je le ramène sans qu'il ait témoigné autre chose que le plaisir de vivre & du contentement, levant de temps en temps les yeux au ciel avec une expression de résignation, après un vain effort de parler. »
   
   
   VIII RETOUR A PARIS
   Durant les premiers jours de son retour à Paris, qu'il passa dans un hôtel voisin de l’embarcadère du chemin de fer du Nord, Baudelaire témoigna un. vif plaisir à revoir ses amis, &même de simples connaissances ; quoique, à vrai dire, il fût peu envieux de se montrer par une timidité facile à comprendre de la part d'un malade disgracié, & aussi, & plus encore peut-être, par crainte de la fatigue. Son énergie naturelle réagissait contre l'accablement de la maladie. Il était gai, chantait, aimait à voir des visages joyeux & à entendre des plaisanteries. Il n'avait pas d'ailleurs perdu l'espoir de guérir. A la maison de santé où on l'installa, à Chaillot, il prenait allégrement sa douche, chantait à tue-tête & écoutait avec plaisir les entretiens qui se tenaient devant lui, surtout si ses gestes, si ses exclamations étaient compris. Ses anciens amis, plus habiles que les autres à démêler le sens de ses grimaces & de ses pantomimes, avaient néanmoins quelquefois bien du mal à l’entendre. Souvent, en nous voyant nous ingénier pour deviner ce qu'il voulait exprimer, il étendait la main en signe d'apaisement, comme pour nous dire : - C'est bon; cela n'en vaut pas la peine. D'autres fois, il insistait avec véhémence, voulant à toute force être compris. Il y dépensait une énergie effrayante & se fatiguait horriblement. Une fois compris, il tombait sur son divan, épuisé par ses efforts.
   Parfois, un. nom plus facile à prononcer que d'autres lui jaillissait tout à coup de la gorge. Il le répétait à satiété, d'un air de triomphe, comme s'il eût été fier d'une conquête; mais dans d'autres moments, au milieu de la séance la plus animée & la plus gaie, le regard morne & profond qu'il plongeait dans les yeux de son visiteur, l'expression de mélancolie & de découragement avec laquelle il montrait sa main inerte, attestaient trop éloquemment que sa puissance d'illusion n'était point sans défaillances.
   Dans les premiers mois, il prenait plaisir à se promener en voiture, à faire des visites par la ville, & à dîner au dehors. Nadar, qui le chérissait comme un ancien & excellent ami, & qui mêlait à son affection une admiration sincère, avait imaginé, pour le distraire & le décarêmer du régime de la maison de santé, de l'aller prendre un jour de chaque semaine & de l'amener dîner chez lui avec un petit nombre de convives, tous vieux camarades habitués à sa mimique, & qui lui faisaient fête. Baudelaire parut d'abord enchanté de ces petites réunions, & son hôte, en l'allant chercher, le trouvait prêt & paré, & impatient de monter en voiture. Bientôt, pourtant, à notre grand étonnement, il refusa de venir. Il exprima que ces séances le fatiguaient & qu'il payait le plaisir d'une soirée par des insomnies & des excitations suivies d'accablements qui contrariaient le traitement. Il n'avait, comme on le voit, perdu ni la conscience de son état, ni l'espoir de la guérison.
   Un des noms qui tourmentaient le plus sa mémoire, parce qu'il ne l'articulait qu'à grand'peine, était celui de M. Michel Lévy, qu'il désirait pour éditeur de ses oeuvres. Lorsque nous étions seuls ensemble, il allait prendre sur son étagère un volume de la collection Lévy & me soulignait le nom en appuyant du doigt & de l'oeil pour mieux manifester son intention. Un jour M. Lévy m'accompagna à la maison de santé. Baudelaire se montra très-sensible à cette démarche. Il causa par mon intermédiaire de la publication de ses ouvrages; mais quand M. Lévy lui proposa de commencer immédiatement une nouvelle édition des Fleurs du Mal, il refusa obstinément. Il prit sur sa table un almanach, & nous fit. compter trois mois (on était en janvier), exprimant qu'à cette époque il espérait être capable de surveiller lui-même l'impression de son livre. Cette opération avait été de tout temps pour lui de la plus grande importance, & je crois qu'il ne s'en serait pas rapporté là-dessus aux soins de ses meilleurs amis.
   Ce délai de trois mois paraît avoir été le terme de ses espérances. Sur l’almanach qu'il nous avait montré, le 31 mars était marqué d'une barre. Il faisait des projets pour les beaux jours. Tantôt il irait à Nice, tantôt il rejoindrait sa mère à Honfleur. Le terme arrivé, il comprit sans doute qu'il n'était plus en état de voyager. Il prit alors une attitude résignée & sombre. Plus de chants, plus d'éclats, plus de pantomime, plus de ces sollicitations subites, vives & pressantes qui forçaient à l'attention & faisaient travailler l'imagination des assistants. II était évident que Baudelaire s'était démis de tout espoir & de toute illusion. Il cédait à l'ennemi qu'il avait si longtemps & si vaillamment combattu. Bientôt il ne voulut plus quitter son lit. II y passait ses journées, gardé par sa mère. La volonté était brisée; mais l'esprit veillait toujours. Jamais il ne cessa de faire bon accueil à ses amis & de tendre à l'arrivant sa main libre. Il continua jusqu'aux derniers jours de s'intéresser aux entretiens qui se tenaient au pied de son lit, sans y plus prendre part que par de légers signes de la tête ou des paupières. A quelque moment qu'on tournât le regard vers lui, on retrouvait son oeil intelligent & attentif, bien qu'assombri par une expression de tristesse infinie, que ceux qui l'ont saisie n'oublieront jamais. Les derniers mois furent sans doute pour lui les plus douloureux. Il se survivait à lui-même & ne vivait plus que pour sentir tout ce qu'il avait perdu.
   Arrêtons ici ces souvenirs des suprêmes douleurs que le public n'a pas le droit de connaître & qui n'appartiennent qu'à ceux qui en ont été les témoins.
   Baudelaire s'éteignit doucement & sans souffrance apparente, le samedi 31 août 1867, vers onze heures du matin. Il était âgé de quarante-six ans & quatre mois.
   De même que Henri Heine & qu'Alfred de Musset, il n'eut à son convoi qu'un cortége d'amis. Son âme hautaine, qui se glorifiait de l'impopularité comme d'une marque d'aristocratie, se fût peut-être réjouie de ce petit concours.
   Son deuil fut noblement porté par la presse, à part quelques inepties, dernières protestations de l'envie & de la sottise humiliée. Mais ces jappements haineux & ridicules furent couverts par les paroles rayonnantes de Théodore de Banville & par l'apologie de Théophile Gautier.
   Th. Gautier aimait particulièrement Baudelaire, qui de son côté le vénérait comme un maître & le chérissait comme un ami. Cette affection magistrale & quasi paternelle, dont il lui donna mille preuves pendant sa vie laissera son monument dans la notice délicate & sympathique qu'il vient d'écrire pour la nouvelle édition des Fleurs du Mal. Ces pages, animées de tendresse & de regrets, convertiront peut-être le jugement de ceux qui se sont habitués à prendre pour de l'impassibilité la sérénité du poëte & la pudeur d'une âme qui répugne à livrer ses émotions en public.
   
   Telle fut la vie, telle fut la fin de ce poëte rare & vraiment extraordinaire. Charles Baudelaire, ne craignons pas de le dire, est, après les grands maîtres de 1830, le seul écrivain de ce temps, à propos duquel on ait pu prononcer sans ridicule le mot de génie.
   « L'avenir prochain le dira d'une façon définitive, a dit M. de Banville devant la tombe ouverte de son ami. Les Fleurs du mal sont l'oeuvre, non pas d'un poëte de talent, mais d'un poëte de génie; & de jour en jour on verra mieux quelle grande place tient dans notre époque tourmentée & souffrante cette oeuvre essentiellement française, essentiellement originale, essentiellement nouvelle. »
   Cet avenir est arrivé déjà. La renommée de Charles Baudelaire s'est accrue & consolidée dans le calme. Ceux qu'irritaient ses sarcasmes & ses mystifications, n'ayant plus affaire qu'au poëte et à l'écrivain, sont revenus à lui; n'ayant plus à le craindre, ils l'ont admiré sans préoccupation. Ils ont commencé à le comprendre, quelques-uns peut-être par peur du ridicule qu'on encourt à Paris à ne pas goûter ce que l'élite de la société approuve. C'est en effet une excellente pierre de touche de l'intelligence d'un homme que ses opinions sur une belle oeuvre ou sur un talent consacré. « Il est fâcheux pour un poëte, disait Pierre de l'Estoile, de ne point admirer M. de Gombaud ni moi. » Que de gens aujourd'hui feignent d'admirer Delacroix, Hugo et Beethowen, uniquement pour ne pas paraître plus bêtes que leur voisin qui les loue, & qui ne les loue lui-même que sur la foi d'un homme qu'il sent supérieur à lui? Terreur salutaire après tout; car, pour ces esprits naïfs, la lumière peut venir après la foi. Baudelaire participe dès à présent au privilége de ces patriarches de l'art; & l'on peut dire à coup sûr que c'est une mauvaise note pour un lettré que de ne pas l'avoir compris.
   Et encore son oeuvre n'est pas tout ce qu'il nous a laissé. Quel exemple que la vie de ce poëte qui ne sacrifia jamais rien de sa conviction & qui marcha toujours directement dans sa voie, sans conversion ni obliquité! Là sans doute est le secret de sa force. Quand il sentait que ce qu'il faisait cessait d'être du Baudelaire, il s'arrêtait; & nulle considération, nul avantage, ni d'argent, ni de faveur, ni de publicité ne lui aurait fait faire un pas plus loin. Aussi est-il resté intègre & intact. Jamais écrivain ne fut plus complètement dans son oeuvre; jamais oeuvre ne fut un plus exact reflet de son auteur.
   Pour ses amis, sa perte est irréparable : ils le regretteront toujours, non-seulement à cause des agréments de son esprit, de sa compagnie & de sa conversation, mais encore pour ses mâles conseils, pour ses fermes & sérieuses vertus. Il avait le don inappréciable de l'encouragement. Quelquefois abattu &. momentanément vaincu par les tribulations de sa vie souvent fort difficile, même dans les embarras les plus graves, jamais il ne désespéra, jamais il ne douta de lui-même ni de sa fortune, & cette confiance, il savait la communiquer. L'homme le plus mou, le plus veule, après une heure d'entretien avec lui, se réveillait, &, dès qu'il était sorti, se mettait au travail avec fureur. Il entra un jour chez un ami qu'il trouva travaillant, ou du moins la plume en main. - « Vous êtes occupé, dit Baudelaire. Qu'est-ce que vous faites là? - Ce n'est rien, dit l'ami, une chose à laquelle je ne mets pas d'importance. - Vous avez tort, répondit Baudelaire, il faut mettre de l'importance à tout ce qu'on fait. C'est le seul moyen de ne jamais s'ennuyer. »
   Voilà les belles aumônes! Lui, Baudelaire, à coup sûr, s'il fut souvent ennuyé, ne s'ennuya jamais. Surtout il n'ennuya jamais les autres. Il était de ces hommes rares bien rares - près desquels on peut vivre tous les jours sans connaître un moment l'ennui. Ses vertus étaient intimes & secrètes ; d'ailleurs il les cachait par pudeur, ou par orgueil faisait profession du contraire. Aussi n'eut-il jamais pour ennemis que des gens qui ne le connaissaient pas. Quiconque l'avait connu l'aimait.
   Cet homme, que de certains esprits obtus & malveillants ont voulu faire passer pour insociable, était la bonté & la cordialité mêmes. Il avait la qualité des forts, la gaîté, au point d'aimer à divertir à ses dépens. Que de journées il a perdues - perdues pour le travail - à placer la copie d'un ami, à le conduire chez un éditeur ou chez un directeur de théâtre! Le pauvre Barbara le savait; Barbara qu'il avait adopté à cause de son humeur rétive & de sa timidité farouche, & qu'il aimait pour sa persévérance & pour son honnête laboriosité. Hélas! tout cela est perdu!
   Mais plutôt, non, tout cela n'est pas perdu. II reste à ses amis son oeuvre, son souvenir & le bonheur d'avoir vécu dans la confidence d'un esprit rare, d'une âme élevée, forte & sympathique, d'un de ces génies d'exception, sans pairs ni sans analogues, qui poussent en ce monde comme des fleurs magiques, dont la couleur, dont la feuille & le parfum ne sont qu'à elles, & qui disparaissent comme elles sont nées, mystérieusement ; de l'un des hommes, en un mot, les plus complets, les plus exquis & les mieux organisés qui aient été donnés à ce siècle.
   

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Charles Asselineau

Toute littérature dérive du péché. -- Un homme qui ne boit que de l'eau a un secret à cacher à ses semblables. -- Il y a autant de beautés qu'il y a de manières habituelles de chercher le bonheur. -- Le cri du sentiment est toujours absurde ; mais il est sublime, parce qu'il est absurde. -- La faculté de rêverie est une faculté divine et mystérieuse ; car c'est par le rêve que l'homme communique avec le monde ténébreux dont il est environné. -- Le rire est satanique, il est donc profondément humain. -- On ne peut oublier le temps qu'en s'en servant. -- Mais qu'importe l'éternité de la damnation à qui a trouvé dans une seconde l'infini de la jouissance ! -- Qu'est-ce que l'amour ? Adorer, c'est se sacrifier et se prostituer. -- Dieu serait injuste si nous n'étions pas coupables. -- La femme est naturelle, c'est-à-dire abominable.Le Salon de 1845
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"Il y a autant de beautés qu'il y a de manières habituelles de chercher le bonheur." 
 
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